Présentation de l'Islam

Par  Tariq Ramadan

L’Islam, religion de l’Unicité, proclame que Dieu est Un, que le Coran est Sa parole et que le prophète Muhammad est Son messager. Dieu est le Créateur, Il a créé l’homme, parmi les autres créatures et lui a confié une mission sur terre, d’être Son gérant. Tout en lui donnant un sens et une finalité à sa vie, elle indique au musulman comment vivre sur terre parmi les autres créatures.

L’homme est responsable devant Dieu de ses actes et comportements, il devra mener sa vie dans le respect des autres créatures, dans la reconnaissance de leur diversité et en préservant l’harmonie entre elles. La différence des peuples et des nations, les spécificités de cultures, le particularisme des coutumes a été voulu par Dieu.

La spiritualité islamique engage l'homme à vivre dans l'harmonie en tenant compte de tous les éléments de son humanité. Vivre sans oublier la mort, méditer sans négliger l'action de bien et de justice, se savoir seul et vivre parmi les hommes, nourrir son esprit comme on nourrit son corps et rester exigeant dans la recherche de l'équilibre.

Le djihâd intérieur est nécessaire pour se maîtriser, apprendre à vivre avec autrui et préserver l’harmonie de la planète. Pour ce faire, des principes directeurs furent soulignés dans le Coran et expliqués dans la Sunna du prophète, concernant toutes les sphères de l’activité humaine.

Les orientations politiques et la dimension sociale en Islam, tiennent compte à la fois de l’individu, de la famille et de la société, dans sa diversité. La vie politique en Islam affirme la nécessité de la consultation (shûra) pour gérer le pluralisme, en tenant compte des autres sphères de la vie humaine, en affirmant les droits individuels aussi bien que collectifs.

La vie économique en Islam ne peut être conçue sans la référence à la morale musulmane et aux principes de la justice sociale. L'homme ou la femme en Islam sont responsables devant Dieu de la manière dont ils gèrent ce qui leurs fut remis en dépôt.

Le Coran et la Sunna offrent des orientations qui présentent le champ des possibles de l'action humaine et précisent un certain nombre de limites. Ainsi, nous trouvons élaborée, au travers de ces sources, une conception musulmane du monde qui est, en somme, la manière dont les musulmans expriment leurs rapports avec Dieu, la nature, les autres communautés, et, dans le prolongement, dont ils les traduisent dans les sciences, les techniques, les arts et l'ensemble de l'organisation sociale, politique et économique. Plus qu'une religion, c'est ici une culture et, en l'occurrence, une culture fondée sur un système de valeurs et nourrie par la morale. De ce fait, elle est en opposition fondamentale avec les logiques scientiste, technicienne et économiste. Les fondements de la civilisation islamique, autour de la référence à l'unicité de Dieu (tawhîd), donnent la priorité absolue au sens de la vie et à la finalité des actions humaines. Ils nourrissent aujourd'hui la spiritualité, le cœur et les consciences de millions de musulmans.

Les références du musulman sont donc le Coran et la Sunna du prophète Muhammad. Pour lui, le Coran représente une parole d’absolu. Il traite de toutes les sphères de l’activité humaine en en indiquant les principes directeurs. Ces principes sont la référence des juristes qui ont la responsabilité, en tout lieu et à toute époque, d'apporter des réponses en prise avec leur environnement sans trahir l'orientation première. On distingue donc entre sharî‘a (droit islamique), ou l’ensemble des règles générales stipulées par le Coran et la Sunna, et le fiqh (jurisprudence) qui est le travail d’adaptation que les juristes opèrent par le biais de l’ijtihâd ou activité de réflexion et de raisonnement. Les juristes doivent répondre aux questions de leur temps en tenant compte des réalités sociales, économiques, politiques de leur lieu de vie. Dans le miroir de la nature et de son ordre, et dont tous les éléments appartiennent à Dieu et retourneront à Lui, la meilleure des communautés est celle qui respecte l'harmonie par son engagement pour le bien et sa lutte contre le mal.
 

 

REFERENCES DE L’ISLAM

Le Coran et la sunna

Le Coran est pour les musulmans la parole de Dieu révélée par fragments au Prophète Muhammad () par l'intermédiaire de l'ange Gabriel pendant les vingt-trois années de sa mission. En ce sens donc, le Coran représente pour eux une parole d'absolu qui donne et prend sens au-delà des événements et des contingences de l'histoire : et ce parce qu'elle est, pour les fidèles de l'islam, le dernier message révélé aux hommes par Dieu qui, auparavant, avait envoyé d'innombrables prophètes et messagers dont Noé, Abraham, Moïse et Jésus.

Le texte coranique est, avant toute chose, un rappel aux hommes pour qu'ils reviennent à la foi originelle en Dieu et qu'ils aient de fait le comportement moral qui convient. Plus d'un tiers du Coran est constitué par l'expression du "tawhîd" : la foi en l'unicité du Créateur qui n'engendre pas et n'a pas été engendré. On trouve également évoquées les histoires des Prophètes dont la narration traduit le fait de l'essence unique des messages et de leur continuité. Tous ces passages sont propres à donner naissance à la spiritualité qui doit accompagner le croyant : leur dimension absolue est en soi logique, et légitime.

De nombreux versets du Coran parlent de la création, de l'univers et d'autres insistent sur les modes de relations que les hommes doivent entretenir entre eux ou avec la nature. La Révélation traite en effet de toutes les sphères de l'activité humaine : de l'ordre économique, du projet social, de la représentativité politique. C'est cette spécificité qui, à première vue, fait problème, car si la parole de Dieu est absolue, une et définitive, cela revient à dire que ce qui a été écrit et recensé au VIIème siècle comme "parole de Dieu" est à appliquer tel quel à toutes les époques ultérieures. L'islam serait donc, par essence, fondamentaliste au sens où l'on comprend cette notion dans l'histoire du christianisme.

Pourtant, ni le Prophète (), ni ses compagnons, ni les premiers juristes ne l'ont entendu ainsi. Le Coran est descendu par fragments et les versets révélés étaient le plus souvent des réponses à des situations spécifiques auxquelles devait faire face la communauté des fidèles autour du Prophète (). C'est une réponse relative à l'événement historiquement daté : l'absolu révélé n'est pas dans la littéralité de la formulation, mais dans le principe général qui se dégage de ladite réponse. C'est ce qu'ont traduit les premiers juristes, après Abou Hanîfa et al-Shâfi'i, avec la notion de "maqâsed al sharî'a" : les objectifs, les principes d'orientation de la législation islamique.

Il s'agit là de la conceptualisation, après coup, de ce que Muhammad () et ses compagnons comprenaient et appliquaient naturellement. Quand 'Omar, alors qu'il avait succédé à Abou Bakr à la tête de la communauté musulmane, décida, durant l'année dite de la famine, de suspendre l'application de la peine de la main coupée aux voleurs, il suivait très exactement le principe énoncé ci-dessus : maintenir l'application de cette peine aurait signifié une trahison de l'objectif de la Révélation qui seule est absolue (même si cela pouvait apparaître comme un manquement à la lettre du Coran)

Il se trouve dans le Coran à peu près 228 versets (sur 6 238) qui traitent de la législation générale (droit constitutionnel, code civil et pénal, relations internationales, ordre économique, etc.). Il est impossible, avec ce qui ne représente que 3% du Coran, de répondre aux besoins d'une quelconque société - cette insuffisance était apparue du temps même du Prophète () - et les juristes ont très vite cherché à dégager les principes généraux, et absolus, qui se cachaient derrière les réponses spécifiques données aux habitants de la péninsule arabique au VIIème siècle.

Le Coran offre donc des principes directeurs, des principes d'orientation. Ces derniers sont, par essence, absolus puisque, pour le musulman, ils proviennent du Créateur qui indique à l'homme la voie (la sharî'a) à suivre pour respecter Ses injonctions. Ces principes sont la référence des juristes qui ont la responsabilité, en tout lieu et à toute époque, d'apporter des réponses en prise avec leur environnement sans trahir l'orientation première. Ainsi, il ne s'agit pas de refuser l'évolution des sociétés, le changement des modes et des mentalités, ou les diversités culturelles : bien au contraire, le musulman est mis en demeure de respecter l'ordre divin (qui a voulu le temps, l'histoire et la diversité) :

"Dieu fait sortir le vivant du mort ; Il fait sortir le mort du vivant. Il rend la vie à la terre quand elle est morte : ainsi vous fera-t-Il surgir de nouveau.

Parmi Ses signes : Il vous a créés de poussière, puis vous voici des hommes dispersés sur la terre.

Parmi Ses signes : Il a créé pour vous, tirées de vous, des épouses afin que vous reposiez auprès d'elles, et Il a établi l'amour et la bonté entre vous. Il y a vraiment là des signes pour un peuple qui réfléchit.

Parmi Ses signes : la création des cieux et de la terre ; la diversité de vos langues et de vos couleurs. Il y a là vraiment des signes pour ceux qui savent."

Coran 30/19-22

Les étapes de la création - des cieux, de la terre et des êtres humains - et la diversité des idiomes et des couleurs sont autant de signes tant de la Présence que de la volonté divines qu'il faut donc respecter. L'interpellation à l'ensemble des êtres humains va dans le même sens :

"ô vous les gens ! Nous vous avons créés d'un homme et d'une femme et Nous avons fait de vous des peuples et des tribus pour que vous vous entreconnaissiez..."

Coran 49/13

Ainsi l'homme, porteur de la foi, doit admettre, à l'instant même où il s'occupe des affaires humaines, les données de l'évolution historique, de la diversité cultuelle et culturelle. Faire face à ses responsabilités de croyant, c'est appréhender l'horizon de cette complexité et, d'emblée, s'activer à chercher, pour son époque et son pays, la meilleure façon d'établir une harmonie entre les principes absolus et la vie quotidienne.

La Sunna du Prophète (), seconde source du droit islamique, permet de s'approcher des objectifs de la Révélation. En effet, en analysant ce que Muhammad () a pu dire en telle ou telle circonstance, ou comment il a agi, ou encore ce qu'il a approuvé, nous sommes à même de mieux comprendre le sens et la portée des injonctions divines. De la même façon, les juristes se sont efforcés de dégager à partir des dires, des faits et des décisions de Muhammad (), les principes qui devaient permettre aux musulmans de vivre avec leur temps ou leur environnement tout en restant fidèles à son enseignement.

A première vue, la référence constante au Coran et au Prophète () peut apparaître comme un obstacle au changement, comme sa négation manifestée par la volonté de voir appliquée aujourd'hui une législation vieille de quatorze siècles. Ce que nous venons de dire est la démonstration que cette compréhension est bien réductrice et qu'elle ne correspond ni à l'enseignement de Muhammad () ni à l'attitude des ulémas (savants) de la première époque. La détermination des principes généraux est un fait avéré dans les modalités de lectures juridiques du Coran et des traditions et que confirment, s'il en était besoin, l'exigence de "l'effort de réflexion personnelle" (ijtihâd) dans des situations dont ne parlent ni le Coran ni la Sunna.

L'ijtihâd : entre l'absolu des sources et la relativité de l'histoire

Quand il devait prononcer un jugement, le premier calife Abou Bakr revenait d'abord au Coran en cherchant s'il s'y trouvait un texte applicable. S'il n'en trouvait pas, il prenait en considération la vie du Prophète - selon son souvenir ou celui de ses compagnons - pour y découvrir une situation semblable pour laquelle le Prophète () aurait prononcé un jugement spécifique. Si, au terme de ces recherches, les deux sources restaient muettes sur le cas en question, il réunissait pour consultation les représentants du peuple et prenait avec eux une décision neuve, et rationnellement autonome, mais respectueuse de l'esprit des deux sources.

Cette démarche par étapes avait reçu l'approbation de Muhammad () lui-même quand il envoya Mu'âdh ibn Jabal au Yémen pour qu'il y exerçat la fonction de juge. La veille de son départ, le Prophète () l'interpella : "Selon quoi jugeras-tu ? - Selon le livre de Dieu, répondit Mu'âdh ; - Et si tu n'y trouves rien ? - Selon la tradition (Sunna) du Prophète de Dieu ; - Et si tu ne trouves rien ? - Alors je mettrai toute mon énergie à formuler mon propre jugement. Sur quoi le Prophète () conclut : "Louange à Dieu qui a guidé le messager du Prophète vers ce qui est agréable au Prophète."

De fait, en matière législative, les choses sont claires. Le droit islamique, dont on parle tant aujourd'hui, c'est d'abord l'ensemble des règles générales stipulées par le Coran et la Sunna. Très vite, nous l'avons vu, elles ne purent suffire à répondre aux questions de la vie quotidienne des musulmans. Il fallait donc que ceux-ci développent une méthode et établissent les principes de la recherche en matière de droit : qu'à l'exemple de Mu'âdh, ils mettent "toute leur énergie à formuler leur propre jugement". Cette activité de réflexion est connue dans le droit islamique sous le nom de ijtihâd, nom arabe dont le sens est littéralement "mettre toute son énergie", "faire l'effort de". Il s'agit, pour le juriste, en l'absence de textes de référence de s'atteler à formuler rationnellement une réglementation en prise avec le lieu ou l'époque et qui ne trahisse pas l'enseignement et l'esprit des deux sources fondamentales. Selon les lieux et les époques, les réponses ont donc dû s'adapter au contexte : elles furent par la force des choses diverses, plurielles mais toujours "islamiques" quand elles ne contredisaient pas les principes généraux unanimement reconnus.

C'est dire la place du raisonnement, et avec lui de la relativité de l'espace et du temps, dans le domaine de la réflexion juridique. Les juristes doivent répondre aux questions de leur temps en tenant compte des réalités sociales, économiques, politiques de leur lieu de vie. C'est ce que fit l'imâm al Shâfi'i lorsqu'il modifia le contenu de sa jurisprudence (fiqh) après un voyage qui l'avait mené de Bagdad au Caire. Quand on lui demanda le pourquoi de telles modifications alors que l'islam est un ; il répondit que les réalités de Bagdad étaient différentes de celles du Caire et que des lois valables là-bas ne l'étaient pas forcément ici. En d'autres termes, il traduisait le fait que si la lettre du Coran et de la Sunna est une, son application concrète est plurielle et suppose une adaptation.

Ce travail d'adaptation qui est le fait des juristes est connu sous le nom de "fiqh" qui regroupe l'ensemble de la jurisprudence islamique : tant pour ce qui a trait à l'aspect cultuel que pour les affaires sociales. Si les règles codifiant le culte ne se modifient guère, il n'en va pas de même du traitement des affaires sociales. Ici, les réalités fluctuent et le fiqh bien compris est une réponse donnée à un moment donné de l'histoire par un juriste qui "a fait l'effort" de formuler une législation islamique et dont on doit saluer le travail mais non pas sanctifier les décisions ou les propositions. Cette confusion entre la sharî'a et le fiqh est d'ailleurs l'un des problèmes majeurs des musulmans aujourd'hui : ceux-ci, trop souvent, soit confondent l'esprit des injonctions coraniques avec le sens que tel juriste leur a donné aux premiers temps de l'islam, soit éprouvent une grande peine à penser une législation puisant toujours dans les sources fondamentales mais en prise réelle avec notre époque.

On le voit de façon explicite, dès l'origine, et jusqu'à aujourd'hui, l'islam a toujours exigé de ses fidèles de penser concrètement, rationnellement, leur rapport au monde et à la société. De nombreux orientalistes ont relevé que l'une des spécificités de l'islam était la priorité donnée, dès l'origine, à la réflexion juridique plutôt qu'aux considérations théologiques parce que, dans son essence, l'islam mariait la sphère privée et la sphère publique et que la recherche de réponses concrètes s'imposait. Ce mariage révèle une conception particulière de l'homme et du monde.

Nous avons essayé de montrer que rien ne s'oppose en islam au fait d'appréhender le changement et d'accepter le progrès, mais il nous reste encore à mettre en évidence les spécificités de la conception islamique de l'être humain et de l'univers. Il s'agira en fait d'analyser quelques-uns des principes généraux et absolus dont nous parlions plus haut afin de mesurer en quoi ils peuvent traduire une certaine idée de la modernité qui ne serait toutefois pas assimilée à son actualisation occidentale.
 
 



 











Dieu, la création et les hommes

1. Le Créateur et la gérance

Le dogme de l'islam, c'est l'existence de Dieu, Unique et Créateur. Le principe qui en découle est que l'univers entier appartient à Dieu qui en est, par essence, le propriétaire. On trouve souvent répétée dans le Coran la formule :

"Ce qui est dans les cieux et ce qui est sur la terre appartient à Dieu..."
 
 
 

Coran 2/284


 
 
 

C'est bien cette idée qui est traduite dans ces versets qui associent la propriété divine des cieux et de la terre, la dimension sacrée des êtres et des éléments de la création et, enfin, le rappel de la destinée des hommes :

"Ne vois-tu pas que ce qui se trouve dans les cieux et sur la terre et les oiseaux qui étendent leurs ailes célèbrent les louanges de Dieu ? Dieu connaît la prière et la louange de chacun d'entre eux. Dieu sait parfaitement ce qu'ils font.

La royauté des cieux et de la terre appartient à Dieu : le retour final sera vers Dieu.

Ne vois-tu pas que Dieu pousse les nuages, puis qu'Il les amoncelle pour en faire une masse ? Tu vois alors l'onde sortir de leur profondeur. Dieu fait descendre du ciel de la grêle (provenant) des nuages (comparables) à des montagnes. Il en frappe qui Il veut ; Il en préserve qui Il veut ; l'éclat de la foudre arrache presque la vue.

Dieu fait alterner la nuit et le jour. Il y a en cela un enseignement pour ceux qui sont doués de vue."
 
 
 

Coran 24/41-44


 
 
 

Ainsi, une fois rappelée cette dimension, le croyant perçoit que l'ensemble de la création est sacrée et qu'il doit user des éléments avec respect et reconnaissance. Il n'est, comme le dit le Coran, qu'un gérant qui devra rendre compte de ses actes :

"C'est Lui qui a fait de vous ses gérants (lieutenants : khalâ if) sur la terre. Il a élevé certains d'entre vous au-dessus des autres pour vous éprouver en ce qu'Il vous a donné..."
 
 
 

Coran 6/165


 
 
 

Ainsi l'homme vit dans un univers dont tous les éléments sont des signes dès lors qu'il se souvient de Dieu. Les éléments sont sacrés dès lors qu'est convoquée la mémoire de la foi ; ils deviennent profanes par l'oubli et la négligence. C'est dire combien est grande la responsabilité de l'homme qui, en sus du dépôt de la foi, doit et devra rendre compte de sa gestion du monde. Tel est le sens de la parabole coranique :

"Oui, nous avions proposé le dépôt de la foi aux cieux, à la terre et aux montagnes. Ceux-ci ont refusé de s'en charger, ils en ont été effrayés. Seul, l'homme s'en est chargé, mais il est injuste et plein d'ignorance." Coran 33/72

L'homme est libre, certes, mais d'une liberté qui a ses exigences, au plein sens du mot.

2. La permission originelle

L'univers entier est l'œuvre de la volonté divine : dans l'absolu, cette œuvre est bonne et révèle le bien pour l'homme. La nature l'accueille et le naturel l'oriente. C'est une règle fondamentale en islam que d'affirmer la priorité de la permission - et donc de la liberté - dans notre rapport au monde et aux hommes. Cette permission originelle (al-ibâha al-asliya) doit se traduire par une compréhension particulière de notre être au monde : la liberté et l'innocence sont les états premiers de l'homme dans un monde ouvert ; plus intimement, dans un monde offert :

"C'est lui qui a créé pour vous tout ce qui est sur la terre..."
  

Coran 2/29

"Ne voyez-vous pas que Dieu a mis à votre service ce qui est dans les cieux et ce qui est sur la terre ? Il a répandu sur vous des bienfaits apparents et cachés..." Coran 31/20 
 

L'homme conçoit donc l'univers, dont il fait partie, comme un don et ses éléments comme des bienfaits offerts à sa présence, témoins de sa responsabilité. Le champ de l'interdit est bien restreint en comparaison de l'horizon des possibles : c'est ce que nous confirme la lecture du Coran et ce qu'a rappelé Muhammad à ses premiers compagnons :

"Ce que Dieu a rendu licite dans son Livre est certes licite ; ce qu'il a rendu illicite est illicite et ce à propos de quoi il s'est tû c'est une bonté de sa part : acceptez donc de Dieu sa bonté car Dieu ne peut avoir oublié une chose" puis il récita le verset du Coran : "...Et Dieu n'est pas de ceux qui oublient." (Coran 19/64)

et dans une autre tradition (hâdith) :

"Dieu a prescrit des devoirs, ne les négligez pas ; il a institué des limites, ne les outrepassez pas ; il a prohibé certaines choses, ne les transgressez pas. Il s'est tû au sujet de certaines choses, par bonté envers vous, non par oubli, ne cherchez pas à les connaître."

Adam et Eve, tous deux responsables d'une désobéissance au seul interdit exprimé par Dieu, seront pardonnés après leur acte et leur vie sur la terre sera une épreuve qui prend sa source dans l'innocence et son sens dans la responsabilité :

"Nous avons dit : "Ô Adam ! Habite avec ton épouse dans le jardin ; mangez de ses fruits comme vous le voudrez ; mais ne vous approchez pas de cet arbre, sinon vous seriez au nombre des injustes."

Le Démon les fit trébucher et il les chassa du lieu où ils se trouvaient. Nous avons dit : "Descendez, et vous serez ennemis les uns des autres. Vous trouverez sur la terre un lieu de séjour et de jouissance éphémère."

Adam reçut de son Seigneur des paroles ; puis Dieu accueillit son repentir. Dieu est, en vérité, celui qui revient sans cesse vers le pécheur repentant ; Il est Miséricordieux."
 
 
 

Coran 2/35-37


 
 
 

Dans ce lieu de séjour qu'est la terre, l'homme naît innocent et les Révélations successives viennent lui indiquer la voie (la sharî'a, au sens premier du terme) et spécifier des limites. Chacun, selon ses capacités, sera responsable de leur respect et chacun devra rendre compte de ses actions :

"Dieu n'impose à chaque homme que ce qu'il peut porter..." 
 

Coran 2/286
 
 

"...Nul ne portera le fardeau d'un autre..." Coran 17/15

Ainsi est la vie, et cette épreuve est le lot de tous les êtres humains depuis l'aube des temps :

"(Il) a créé la mort et la vie pour vous éprouver et connaître ainsi celui d'entre vous qui agit le mieux. Il est Tout-Puissant ; il est celui qui pardonne."
 
 

Coran 67/2
 
 

Sur le plan juridique, il s'ensuit une règle imposée dans la modalité de lecture du Coran et de la Sunna dès lors qu'il est stipulé que la permission est première : tout ce qui n'est pas clairement interdit par Dieu est permis de fait. L'interdiction agit autant comme une limitation que comme une orientation : par l'imposition de limites, le Créateur révèle à l'homme la dimension du sens et lui indique un horizon de valeurs dont le respect fondera son humanité, sa dignité. Or, les interdits, à les considérer dans leur ensemble, sont en nombre restreint : ce qu'il reste à l'homme de champ d'action et d'engagement est infiniment étendu. En ce sens, Yusuf al Qardâhoui a bien raison de préciser que la permission originelle ne recouvre pas seulement les éléments naturels, les viandes ou les boissons mais également les actions, les habitudes et les coutumes diverses et donc les affaires sociales dans leur ensemble. Tout est permis à l'exception de ce qui contredit une prescription stipulée et reconnue. La dignité de l'homme tient dans sa capacité à marier les deux attitudes : respecter les limites et relever le don de son humanité :

"Ce qui est licite est évident, comme est évident ce qui est illicite. Entre le licite et l'illicite, il est des choses (ou actions) qui suscitent le doute et que bien peu de gens connaissent. Celui qui se garde de ces choses (ou actions) préserve par là même sa religion et son honneur. Celui qui tombe dans les choses (ou actions) douteuses s'aventure en fait dans l'illicite. A l'exemple du berger dont les bêtes pâturent autour d'un enclos dans lequel elles risquent à tout moment d'entrer. Tout souverain possède un domaine réservé ; celui de Dieu est l'ensemble de ses interdictions. - Il est dans le corps un morceau de chair qui, s'il est sain, rend tout le corps sain ; mais s'il est corrompu, tout le corps se corrompt ; certes, il s'agit du cœur."

La conscience que l'univers est offert et que s'y dessinent les chemins du don, de la permission et de la confiance, doit être première. Il est en l'homme une nature qui est une bénédiction : elle lui permet d'atteindre une sérénité à la source du pardon de Dieu et de Son amour. Alors, doit agir la conscience des limites et ce, dans l'intime conviction de la responsabilité devant Dieu et non dans celle de la primauté de sa culpabilité.

3. Les droits de Dieu, la responsabilité des hommes

L'ensemble de la conception de l'homme qu'offre l'islam, de son rapport à l'univers et à autrui tient dans les trois fondements que nous venons de présenter : le principe de la propriété du Créateur, comme celui de la gérance, au sein duquel vient s'inscrire l'idée de la permission originelle, sont les substrats de la religion islamique. La "soumission", qui est la traduction littérale du mot "islam", c'est, à l'instant même où s'exprime la foi, la reconnaissance de cet ordre essentiel : se soumettre, c'est accepter la liberté en être humain responsable devant le Créateur ; c'est faire siennes les limites :

"...Telles sont les limites (frontières, lois) de Dieu, n'en approchez pas (ne les transgressez pas). C'est ainsi que Dieu explicite Ses signes aux humains. Peut-être Le craindront-ils."
 

Coran 2/187

L'ordre de l'univers et la sacralité des éléments qu'il faut respecter, les limites qu'il ne faut pas transgresser sont, dans l'intimité du fidèle, les droits de Dieu sur l'ensemble de la création. En islam, cette intimité est marquée, dès l'origine et au-delà de toute appartenance à une religion spécifique, par la reconnaissance de la Transcendance. Qui fera le chemin vers l'origine trouvera en lui cette aspiration naturelle (al fitra) vers Dieu :

"Et quand Nous prîmes des reins d'Adam sa descendance et Nous la fîmes témoigner : "Ne suis-Je pas votre Seigneur ?", ils répondirent : "Certes oui, nous en témoignons !" Et ce afin que vous ne disiez pas au Jour du Jugement dernier : "Nous ne savions pas !""
  
  Coran 7/172

Faire de sa vie et de sa liberté le témoignage quotidien de cette reconnaissance est la responsabilité de l'homme : sa façon, par la mémoire et le geste, de célébrer les louanges du Créateur de ce même chant que libère le battement des ailes de l'oiseau, la succession des jours et des nuits ou la graine, quand elle se fend en donnant la vie :

"Les sept cieux et la terre, et tout ce qui est en leur sein, célèbrent les louanges de Dieu. Il n'est pas une chose sur la terre qui ne célèbre Ses louanges mais vous ne comprenez pas leur chant. Dieu est certes doux et pardonneur."
 

Coran 17/44
   
  "Dieu est le créateur de la graine et du noyau, il extrait le vivant du mort et il extrait le mort du vivant. Tel est Dieu ; pourquoi vous détournez-vous de Lui ?

Il fend le ciel à l'aube. Il a fait de la nuit un repos ; du soleil et de la lune, une mesure du temps. - Voilà le décret du Puissant, de celui qui sait !

C'est Lui qui, pour vous, a établi les étoiles afin que vous vous dirigiez d'après elles dans les ténèbres de la terre et de la mer. Nous exposons Nos signes aux hommes qui savent.

C'est Lui qui vous a fait naître d'une personne unique - réceptacle et dépôt - Nous exposons les Signes aux hommes qui comprennent."
   

Coran 6/95-98

Dire que Dieu a des droits, c'est dire que l'essence de l'homme est d'être tout à la fois libre et responsable : clairement, il a la responsabilité - le devoir - de rendre compte de sa liberté. Cette formulation, en apparence paradoxale, traduit assez bien le sens de la vie humaine. Dieu a voulu l'ordre du monde tel qu'il est, il a décidé la diversité des couleurs et des religions : c'est l'expression de son droit. L'homme, libre, doit reconnaître cet ordre et respecter, en l'autre, le droit de Dieu. On le voit, les perspectives sont inversées : il n'est pas ici de tolérance que le croyant pourrait, par condescendance, avoir à l'endroit d'autrui. Le droit d'être est donné à tous et le devoir de chacun devant Dieu est de le reconnaître. Se donner le droit de tolérer, c'est transgresser une limite... c'est violer, dans l'intimité, le droit du Créateur : "...A chacune (des religions du livre) Nous avons donné une voie et un enseignement. Si Dieu l'avait voulu, Il aurait fait de vous une seule communauté mais il en est ainsi afin de vous éprouver en ce qu'Il vous a donné. Rivalisez donc de bonté. Vers Dieu se fera votre retour à tous et Il vous informera alors de ce sur quoi vous étiez divisés." Coran 5/48

La différence des peuples et des nations, les spécificités de cultures, le particularisme des coutumes a été voulu par Dieu. C'est une richesse, mais c'est aussi une épreuve, tant il est difficile pour l'homme de concevoir et de vivre la différence sous tous ces aspects. Elle est un fait, elle est un défi. Le Coran nous indique ici que la meilleure façon de le relever, de faire face à cet aspect de la vie terrestre, est de rivaliser de bonté... dans tous nos actes, au creux de toutes nos pensées. Avec nos gestes, avec nos mots, avec notre cœur. Il n'y a pas à tolérer... il y a, en tout, devant tous, de tous les horizons et de toutes les couleurs, à témoigner de l'exigence de vérité, de bien et de justice.
         Horizons de l'Islam

La vie sociale, politique et économique va, on le conçoit aisément, être directement influencée par les fondements que nous venons d'analyser. L'homme, qui jouit d'une liberté réelle et fondamentale, devra garder en mémoire ces dimensions de propriété, de droit et de responsabilité. Sa vie sera témoignage. C'est dans ce "paysage de sens" que va se définir l'idée d'individu, que va prendre forme la notion de "communauté" : d'elle vont naître les principes généraux du droit. Et c'est une des spécificités de l'islam d'avoir enfanté une réflexion dont l'essence est avant tout juridique : que ce soit sur le plan individuel et cultuel, sur le plan social et politique ou sur le plan financier et économique. Le Droit, en ce qu'il est la codification des responsabilités, des libertés et des principes de coexistence, est premier.

Les juristes "des sources de la législation", à la suite de la formulation produite par le savant Al-Châtibî dans son célèbre ouvrage "al Mouafaqâte", ont déterminé cinq principes dont le respect va orienter toute la réglementation religieuse et qui, a fortiori, va influer sur les perspectives sociales, politiques et économiques : la religion (al dîn), la personne (al nafs), la raison (al 'aql), la filiation (al nasl), les biens (al amouâl). Il est possible de dire que toutes les obligations et toutes les interdictions religieuses découlent du respect strict de ces principes fondamentaux. De fait, la législation des différents domaines d'activité humaine devra s'efforcer de préserver cette orientation essentielle : celle-ci doit agir comme la référence, comme une sorte de mémoire des finalités, que les croyants ne peuvent négliger.
 
 

I/ Les principes sociaux

S'il est un domaine où le respect fondamental des principes précités exige une vigilance de tous les instants, c'est bien celui de la sphère sociale. A tous les niveaux, aussi bien sur le plan strictement cultuel (al 'ibadâte, ce qui a trait aux piliers de l'islam, au culte), que sur celui, plus large, de la vie quotidienne ; l'islam est porteur d'un enseignement entièrement dirigé vers la dimension communautaire et sociale. Au point que l'on peut dire qu'il n'y a pas de pratique réelle de la religion sans investissement personnel dans la communauté : la sérénité de notre solitude devant le Créateur ne peut être que si elle est nourrie par notre relation chaque jour renouvelée avec nos semblables. On comprend donc que s'il est une responsabilité qui pèse sur chaque individu devant Dieu ; il existe, par extension, une exigence déterminante adressée au groupe, à la société proprement dite : elle est le lieu au sein duquel se décide le destin de chacun de ses membres et, de fait, il est nécessaire que soient offertes à chacun les conditions optimales lui permettant de répondre à ses aspirations spirituelles et morales. Ce n'est pas peu dire.

La dimension sociale est fondamentale, sans l'ombre d'un doute, et c'est sur elle que reposent l'ensemble des références religieuses et culturelles : organiser l'espace social, c'est se donner les moyens de vivre son identité pleinement, sereinement. Toute réflexion sur un projet de société qui voudrait relever le défi de la "vie moderne", en Occident ou en Orient, doit, sans médiation, s'articuler autour de cet espace. A l'heure de la crise qui secoue aujourd'hui les Etats-Unis et l'Europe, on sent, à l'ombre des indicateurs du chômage, de l'exclusion, de la violence et de la xénophobie, qu'il devient urgent de repenser "le fait social". Et ce, en amont des préoccupations politiques ou économiques. Les pays asiatiques ne faillent pas non plus à cette règle, pas plus que les sociétés du Sud, toutes traditions confondues, pour qui l'avenir s'annonce bien sombre si rien ne vient "perturber" les dérives actuelles.

Il convient d'apporter des réponses concrètes et il ne suffira pas de présenter un projet de société théorique fondé sur des conceptions générales et, de surcroît, idéales pour inverser l'ordre des choses. S'en référer à l'islam, c'est décrire un horizon de foi, de pensée, de culture et de civilisation... ce n'est pas encore avoir élaboré les solutions. Si la formule "L'islam est la solution" est un slogan unificateur, il n'est qu'un slogan vide de toute stratégie et de toute planification. Oublier cela, c'est s'approcher d'un piège dans lequel plus d'un musulman est tombé en considérant qu'il suffit de citer les sources pour traduire la dimension de leur juste applicabilité en fonction du contexte actuel. L'histoire aurait dû nous apprendre pourtant qu'il est en tout cas deux façons de trahir l'enseignement offert par nos sources : tronquer le texte est la façon la plus courante... mais appliquer un texte hors de son contexte, hors de son orientation (qasd), est une trahison bien plus pernicieuse parce que, en apparence, tout porte à croire que l'on a respecté la lettre. Les aménagements islamiques de vitrine sont dangereux... dans leur superficialité, ils sont mensongers. Ce formalisme est l'un des pires ennemis de celui qui, en toute sincérité, veut respecter les enseignements coraniques et traditionnels : il permet de les appliquer comme l'on cite, sans grand effort de recherche, à peu de frais. Mais avec tant de dégâts.

Nous aurons ici à nous prémunir contre ce penchant. Mais il convient de ne pas tomber dans l'autre extrême qui consisterait à faire peu de cas des références et à attendre des musulmans - à tout le moins de ceux qui désirent rester fidèles aux orientations de la Révélation coranique - qu'ils traduisent un projet hors de toute finalité prédéterminée, hors de toute dimension religieuse et culturelle. Penser la modernité exige, somme toute, que nous présentions de façon claire quels sont les impératifs et les priorités des grandes orientations de l'action sociale. Ce cadre décrit, il nous sera possible de proposer des perpectives de recherche pour les problèmes contemporains.

1. L'individu

Nous l'avons indiqué plus haut, l'homme est d'abord un être responsable. Devant Dieu, mais également devant les êtres humains et parmi ses semblables. Construire une société suppose que l'on ait, au préalable, déterminé une conception de l'individu qui la constitue. En cela l'Islam, comme d'ailleurs toutes les spiritualités et toutes les religions, a mis l'accent sur trois principes fondamentaux (qui sont autant d'aspirations) : l'exigence de vérité et de transparence ; la dimension morale (éthique) et la priorité des valeurs ; l'impératif du respect des hommes et des normes d'équilibre. Chaque être humain doit chercher à vivre, à nourrir et à donner sens à ce qui fait son humanité : savoir pour s'approcher du plus vrai ; donner force à ses valeurs pour réaliser le bien ; écouter et participer pour mieux respecter. L'appel du Prophète () à chercher la connaissance ("La recherche de la connaissance est une obligation pour tout musulman et musulmane") ; l'exigence coranique à s'engager pour le bien vis-à-vis de sa propre personne et de la société ("Vous commandez le bien et vous interdisez le mal") ; et enfin l'ensemble des recommandations à la mesure et à la douceur que l'on trouve dans le Coran et la Sunna ("Parlez-leur de la meilleure des façons", "N'oubliez pas d'user de générosité - de bonté, de douceur - les uns envers les autres") vont clairement dans ce sens. Impossible donc de penser une société sans commencer par l'individu qui doit faire sien l'effort de réforme de son être. Le verset est répété à l'envie :

"...Dieu ne change pas ce qui est en un peuple avant qu'ils ne changent ce qui est en eux..."
 
  Coran 13/11
 
  Le passage du singulier du peuple au pluriel des individus qui le constituent ne souffre aucune hésitation pour ce qui est de la portée de l'injonction. La dimension sociale prend sens à la source de la conscience de chaque être, seul, fort de l'effort de tous. Pour qui est porteur de la foi, cette compréhension se fait dans un perpétuel souci d'équilibre :

"Recherche, dans ce que Dieu t'a donné comme biens, la demeure dernière. Ne néglige pas ta part de la vie de ce monde. Sois bon comme Dieu est bon avec toi. Ne recherche pas la corruption sur la terre. Dieu n'aime pas ceux qui sèment la corruption."
  
  Coran 28/77
  Aussi faudra-t-il que la société permette à chacun de ne pas négliger "(sa) part de la vie de ce monde". Les exigences se font écho : la société doit se penser en fonction de l'individu et elle doit lui offrir la possibilité de vivre pleinement les exigences de son humanité. En d'autres termes, elle doit lui donner la possibilité de choisir, en connaissance de cause : il s'agira donc de ne pas se tromper sur le fond... choisir dans l'ignorance et l'analphabétisme n'est pas choisir, voler dans le dénuement et la misère n'est pas voler, respecter sous la contrainte et la répression n'est pas respecter.

2. La famille

On le sait pour l'avoir vécu soi-même, chacun à sa façon ; on en prend la mesure dans les situations de marginalisation ou de violence, et même s'il paraît quelque peu "vieux jeu" d'en parler, de s'y référer ou d'en faire un idéal... la famille reste pourtant la référence constitutive de chacun. L'époque moderne se caractérise par la volonté d'indépendance, de liberté, d'individualisme : il faut se faire seul, voler de ses propres ailes le plus vite possible et l'espace familial prend des allures de prison. Pourtant, à écouter chaque mère, chaque père, on demeure persuadé que ce que l'on veut de mieux pour ses enfants est bien un environnement familial équilibré, ouvert, serein. La vie quotidienne rend les choses de plus en plus difficiles certes, les couples se brisent, les déchirements se multiplient, les déséquilibres augmentent : nul ne se réjouit de cet état de fait et c'est bien l'amertume et l'inquiétude qui accompagnent la lecture des statistiques des divorces et des familles mono-parentales. Sera-ce le tribut à payer à l'époque, à la modernité ? Serait-on en face d'un processus irréversible contre lequel il est vain de vouloir lutter ? Des réponses urgentes doivent être apportées à ces questions. Urgentes, vraiment.

Les références islamiques s'opposent de la façon la plus claire au processus dont nous venons de parler. Si la modernité est à ce prix, on comprendra que tant le Coran que la Sunna affichent une fin de non recevoir à l'actualisation de cette modernisation. Et si le monde entier était pris dans le tournoiement de cette mode ayant honte, de se référer à la famille, alors le musulman, où qu'il soit, devrait rappeler son importance, son sens et sa finalité. La famille fait l'être humain ; demander à l'homme d'être sans famille, c'est demander à l'orphelin de donner naissance à ses parents. Combien peuvent le faire ? Combien d'orphelins saignent de leur manque ? - A-t-on seulement le droit d'offrir ce mensonge à nos enfants, et de rester passif ? La référence musulmane exige de nous l'attitude exactement opposée.

L'Islam, quant à ses préoccupations, ne déroge pas au sens de cette priorité. C'est une obligation pour toute société musulmane de tout mettre en œuvre pour préserver les structures qui permettent le respect de la vie de famille : celles du travail, de l'éducation, de l'impôt et des allocations jusqu'à la cohérence de la politique d'urbanisation dont on sait aujourd'hui quelle influence déterminante elle peut avoir sur la vie privée des citadins.

L'orientation générale au sein de la famille est celle de la complémentarité qui doit se vivre à partir d'un principe d'égalité. Le Prophète () avait précisé : "Certes, les femmes sont les sœurs des hommes" et tous deux ont les mêmes devoirs et les mêmes droits devant Dieu et seront rétribués de la même façon :

"Dieu leur répondit : "Je ne laisse pas perdre l'action de celui qui, parmi vous, homme ou femme, agit bien. Vous participez les uns des autres..."
 
 
 

Coran 3/195


 
 
 

Dans cette égalité, chacun aura a rendre compte de sa conscience et de sa vie. Mais c'est ensemble qu'il faudra construire le premier noyau social, la premier foyer de sociabilité, la première structure normative. En cela, le mariage, la famille sont d'essence affective : c'est l'amour, la tendresse, la paix qui donnent sens aux choses :

"Parmi Ses signes : Il a créé pour vous, tirées de vous, des épouses afin que vous trouviez la paix auprès d'elles, et Il a établi l'amour et la bonté entre vous. Il y a là vraiment des signes pour un peuple qui réfléchit."
 
 

Coran 30/21
 

Entre l'homme et la femme, ce devrait être une relation de concertation, de discussion, de participation mutuelle. Le Coran va jusqu'à indiquer que le père et la mère doivent se concerter pour ce qui est de continuer ou non à allaiter leur enfant :

"La mère n'a pas à subir de dommage, à cause de son enfant, ni le père, à cause de son enfant. Les mêmes obligations incombent à l'héritier. Si, d'un commun accord, les parents veulent sevrer leur enfant, aucune faute ne leur sera reprochée..." 
 
 

Coran 2/233 
 
 

Si la concertation est exigée vis-à-vis d'une situation précise et de relative importance, il apparaît que celle-ci est attendue de la façon la plus concrète dans les affaires qui concernent le couple. Et si l'homme est le répondant de la famille, en ce qu'il lui est demandé de répondre à ses besoins matériels, cela n'a rien à voir avec la conception du "chef de famille" qui décide loin des siens, pour les siens... et parfois contre eux. Nous dirons plus bas quelques mots sur ces habitudes culturelles d'un certain nombre de pays à majorité musulmane qui font attribuer à l'islam des attitudes qu'en fait il réprouve.

Le respect des enfants à l'endroit des parents se présente, à la lecture des références musulmanes et des ulémas (savants), comme étant l'un des fondements de la religion. Au point que la reconnaissance de la filiation a été comprise comme la condition seconde de la véracité de la foi après l'adoration du Créateur. Le verset coranique est clair :

"Ton Seigneur a décrété que vous n'adoriez que Lui. Il a prescrit la bonté à l'égard de vos père et mère."

puis le verset recommande :

"Si l'un d'entre eux ou bien tous les deux ont atteint la vieillesse près de toi, ne leur dis pas : "fi !", ne les repousse pas, adresse-leur des paroles respectueuses.

Incline vers eux, avec bonté, l'aile de la tendresse et dis : "Mon Seigneur, sois miséricordieux envers eux, comme ils l'ont été envers moi, lorsqu'ils m'ont élevé quand j'étais enfant.""
 
 
 

Coran 17/23-24 

Le Prophète (SAW) n'eut de cesse de rappeler à ses compagnons l'importance de la famille, des parents et de la reconnaissance qui leur est due. Le présent hadîth est bien connu des musulmans :

Le Prophète () n'eut de cesse de rappeler à ses compagnons l'importance de la famille, des parents et de la reconnaissance qui leur est due. Le présent hadîth est bien connu des musulmans :

"D'après Abû Hurayra, un homme vint trouver le Prophète () et lui demanda : "Ô messager de Dieu, qui mérite le plus - parmi les gens - que je sois pour lui un bon compagnon ?" - Il répondit : "Ta mère." L'homme reprit : "Puis qui ensuite ?" - Le Prophète répondit : "Ta mère." Il reprit : "Qui ensuite ?" - Le Prophète répondit : "Ta mère." Il reprit encore : "Puis qui ensuite ?" - Le Prophète répondit : "Ton père.""

La recommandation ici est explicite et il s'y ajoute la dimension importante du respect dû à la mère dont le rôle est trois fois déterminant. L'espace de ce "foyer" est à créer et la société doit offrir à chacun les moyens de cette finalité.

On trouve, par ailleurs, dans la législation islamique d'autres principes généraux qui ont trait à la famille : c'est par exemple le cas pour ce qui a trait au mariage ou à l'héritage. Ici encore, ils sont à comprendre en rapport avec l'ensemble de l'ordre social qui doit permettre leur respect dans la justice. Si l'une des règles qui concernent la vie privée provoque une injustice à cause de l'ordre social général (pauvreté, bidonville, etc.), les pouvoirs publics doivent prévoir les aménagements qui conviennent : ce pourra être soit la suspension temporaire de la règle, soit une compensation - financière ou autre - jusqu'à ce qu'une réforme sociale ait rétabli les choses.

3. L'organisation sociale : le principe de justice

Nous avons beaucoup insisté plus haut sur la responsabilité de l'individu et il est un fait que l'organisation de la société repose sur le degré de conscience des individus qui la composent. Nous l'avons dit, il convient ici de le répéter, il n'est pas un élément du culte musulman, de la prière au pèlerinage à la Mecque, qui ne mette l'accent - et la priorité - sur la dimension communautaire. Pratiquer sa religion, c'est participer au projet social et ainsi, il ne peut y avoir de conscience religieuse sans morale sociale. Rien n'est plus explicite dans l'enseignement islamique. Dire cela, ce n'est pourtant pas encore avoir tout dit ; encore faudra-t-il préciser les modalités de l'action sociale et la place de la référence et de l'autorité.

Dans la conception musulmane de l'être humain, ce qui caractérise l'homme est le fait de pouvoir choisir et, en cela, d'être responsable. Sur le plan moral, la liberté humaine porte en elle le sens d'un certain nombre d'obligations. Toute société, en aval, doit offrir à chacun la possibilité de répondre à l'exigence de ces dernières. Ainsi, il apparaît clairement que les devoirs individuels devant Dieu vont se traduire, sur le plan social, par autant de droits fondamentaux et intangibles. Sans faire une analyse exhaustive de chacun de ces droits nous pouvons ici en relever sept dont le respect est essentiel. Tout manquement à l'un ou l'autre de ces droits exige que des mesures soient prises en vue de réformer la sphère sociale :

1. Le droit à la vie et au minimum vital : nous avons relevé plus haut cinq principes autour desquels gravitent l'ensemble des obligations islamiques et il est clair que la condition première à leur applicabilité est le respect de la vie. Chaque être doit avoir droit, et ce dans n'importe quelle société, au minimum de nourriture pour pouvoir vivre. Il s'agit bien de vivre et non pas seulement de survivre : toutes les sources de l'islam appellent le musulman à vivre comme un musulman pratiquant dans la dignité et le respect de soi et d'autrui. Une organisation sociale qui n'offrirait pas à ses membres ce minimum porte atteinte à leur dignité d'êtres créés ayant à rendre compte de leur personne devant le Créateur. Etre par essence responsable, c'est avoir nécessairement les moyens de la responsabilité que l'on porte : à défaut, c'est rendre "coupables" des innocents.

2. Le droit à la famille : nous en avons dit quelques mots ci-dessus. Précisons que chacun a le droit de jouir d'une vie de famille et que, en ce sens, la société, par l'intermédiaire des responsables politiques, doit offrir à tous la possibilité de vivre en famille dans un environnement sain. Il est impératif pour cela de penser des structures locales adéquates : vivre à huit dans une pièce, ce n'est pas fonder un ménage, c'est aménager une prison, un étouffement... créer de futures déchirures, des lendemains de solitude et de marginalisation.

3. Le droit au logement : l'expression de ce droit découle directement de ce que nous venons de dire. Le logement est la condition première de la vie de famille et l'islam insiste beaucoup sur la sacralité de l'espace privé. Une société doit donner à chacun de ses membres un toit ; c'est une responsabilité qui lui incombe au premier chef. Un homme sans demeure n'est pas un citoyen, c'est un exclu et une victime : tous les discours n'y changeront rien. Déposséder l'homme des conditions de son humanité et lui faire payer son errance est doublement injuste. Etre devant Dieu exige d'être en soi, chez soi ; au sens propre comme au sens figuré.

4. Le droit à l'éducation : il faut beaucoup insister sur ce point et, a fortiori, à notre époque. Pouvoir lire et écrire, trouver dans l'instruction les voies de son identité et de sa dignité humaine est essentiel. Etre musulman, c'est clairement "savoir" et, d'emblée, presque naturellement, cheminer vers une plus grande connaissance. Le Coran est on ne peut plus explicite sur la question : savoir, c'est s'approcher de la lecture des signes, c'est accéder à une plus grande reconnaissance du Créateur :

"...Les savants sont, parmi Ses adorateurs, ceux qui Le craignent le plus..."
 
 
 

Coran 35/28


 
 
 

C'est ce que le Prophète () n'a cessé de confirmer : "La recherche du savoir est une obligation pour tout musulman et toute musulmane." Il s'agit bien de toutes les sciences et donc, au premier chef, l'impératif de l'éducation et de l'instruction de base ne souffre pas de discussion. Le premier verset du Coran révélé est "Lis, au nom de ton Seigneur qui a créé" et c'est bien là la spécificité de l'homme qui va jusqu'à lui donner la précellence sur les anges dans le récit de la création. Une société qui ne répond pas à ce droit perd le sens de ses priorités ; plus clairement, une société qui produit de l'analphabétisme, de l'illettrisme - absolu ou fonctionnel - bafoue la dignité de ses membres : elle est fondamentalement inhumaine.

5. Le droit au travail : l'homme doit pouvoir subvenir à ses besoins. En ce sens, le travail, comme l'instruction, participe des droits inaliénables de l'être social et chacun doit trouver sa place dans la société dans laquelle il vit. Si, pour l'islam, l'homme est par l'action et le travail, il est clair qu'une société qui l'empêche d'être dans le travail ne répond pas au contrat social élémentaire. On connaît les propos du Prophète :

"Il vaut mieux à l'un d'entre vous qu'il prenne ses cordes, qu'il aille à la montagne portant un fagot de bois sur son dos et qu'il le vende, plutôt que de mendier auprès des gens qui lui donneront ou lui refuseront l'aumône."

Le travail est une recommandation religieuse qui dépasse le cadre strict de la pratique cultuelle ; mais elle apparaît comme un devoir. C'est dire combien la lutte contre tout type de chômage doit être une priorité politique. Elle est impérative... elle est, au sens large, religieuse et humanitaire.

6. Le droit à la justice : la justice est le fondement de la vie en société après qu'elle soit, pour l'islam, l'impératif majeur des modalités de l'action : "Certes, Dieu vous commande la justice" lit-on dans le Coran. Ce principe de justice s'applique à tous, riches ou pauvres, présidents ou citoyens, musulmans ou non. Huit versets de la sourate "Les femmes" ont été révélés pour innocenter un juif et faire porter la responsabilité de son acte à un musulman. Le verset associant le témoignage de la foi à l'expression de la justice rend le propos explicite :

"ô vous les porteurs de la foi ! Pratiquez avec constance la justice en témoignage de fidélité envers Dieu, et même à votre propre détriment ou au détriment de vos père et mère et de vos proches, qu'il s'agisse d'un riche ou d'un pauvre, car Dieu a la priorité sur eux deux. Ne suivez pas les passions au détriment de l'équité ; mais si vous louvoyez ou si vous vous détournez, sachez que Dieu est bien informé de ce que vous faites."
 
 
 

Coran 4/135


 
 
 

L'organisation sociale doit impérativement garantir le respect des droits de chacun et ce, par l'expression d'une double préoccupation : il s'agit, certes, de faire en sorte que le pouvoir judiciaire applique les lois avec équité pour chacun des membres du corps social, mais il importe également que la société tende à répondre à l'ensemble des exigences d'organisation qui sont liées à la concrétisation des droits que nous avons mentionnés précédemment. Penser la justice sociale, c'est déterminer un projet, fixer des priorités, élaborer une dynamique qui, au nom des références fondamentales, orientent l'action sociale, politique et économique.

Nous n'aurons aucune peine à considérer que la poursuite de cette démarche de réforme sociale est fondamentale : elle participe des conditions de l'intervention dans la sphère sociale et c'est bien cet enseignement que la Révélation est venue manifester au moyen des étapes de son élaboration qui a duré vingt-trois années. Toute réflexion sur la sharî'a doit prendre racine à la source de cette temporalité sous peine de trahir ce qu'elle dit défendre.

7. Le droit à la solidarité : il n'est pas possible d'appréhender l'univers religieux islamique sans, d'emblée, se retrouver en face d'une conception qui place le devoir de solidarité au cœur de l'expression vivante de la foi. Etre devant Dieu, c'est être solidaire. Le troisième pilier de l'islam, l'impôt social purificateur (zakât), se place très exactement au centre de l'axe de la verticalité et de l'horizontalité de la pratique religieuse et sociale : devoir devant Dieu, il répond au droit des être humains. Le Coran est clair quand il est fait référence aux croyants sincères :

"Et dans leurs biens, il y avait un droit pour le mendiant et le déshérité (une partie qui leur revenait de droit)."
 
 

Coran 51/19

L'injonction coranique résonne ici avec force :

"Vous n'atteindrez la plénitude de la pitié que lorsque vous parviendrez à donner de ce que vous aimez..."
 
 

Coran 3/92


 La responsabilité de chacun est de participer de façon active à la vie sociale. En cela, l'obligation de verser le zakât n'est qu'un pan d'une conception plus large de la solidarité sociale. L'engagement sur les plans personnel et familial, qui semble aller de soi, doit s'accompagner d'une attention à l'égard des voisins, de la vie de quartier, des préoccupations nationales et internationales. Certes, l'islam a pensé un support institutionnel pour lutter contre la pauvreté (par l'intermédiaire de la zakât), mais il paraît clair que la solution n'est pas d'abord de nature structurelle : c'est une question de conscience et d'éthique. La force de cette conscience de la fraternité et de la solidarité humaines est la source vivante de la lutte contre l'injustice sociale, la pauvreté et la misère. Qui porte la foi porte le devoir de cet engagement ; qui porte la foi sait le droit de le revendiquer.

Les sept droits susmentionnés ne couvrent pas l'ensemble des éléments qui concernent la sphère individuelle et sociale, mais ils donnent une idée suffisamment claire de ce que doivent être les orientations fondatrices d'une société musulmane. A la source et au cœur de la réflexion, on trouve, avec la reconnaissance du Dieu créateur, des finalités qui toutes gravitent autour de la notion de justice. Elle est essentielle, elle est première, et l'ensemble de l'activité humaine, dans les étapes qui sont les siennes, doit maintenir cette détermination. Pour ce faire, il convient d'analyser des situations et non pas d'appliquer des règles dans l'absolu : car le contexte, somme toute, peut faire que la plus légitime ou la plus logique des lois devienne injuste ou caduque et qu'elle trahisse ainsi dans les faits ce qu'elle devait défendre dans l'esprit.

On aurait raison de relever, à la lecture des lignes précédentes, que le tableau ainsi décrit est bien idéal mais que, malheureusement, rien de ce qui concerne les hommes et leurs intentions n'est aussi merveilleux. On aura raison d'ajouter que l'observation, à peine minutieuse, des sociétés musulmanes contemporaines contredit de façon quasi systématique chacun des points mis en avant ici. On aura raison, en effet, et il ne peut s'agir pour nous de nier que les orientations générales de l'islam n'ont pas grand chose à voir avec le quotidien des musulmans en cette fin du vingtième siècle. Il ne pourra s'agir non plus de déverser sur l'Occident une cargaison de reproches ou d'insultes en rendant "l'ennemi" coupable de tous nos défauts. Ce serait mentir. Mentir deux fois : en refusant de prendre la mesure de nos responsabilités, d'une part, et en diabolisant dans la caricature et sans nuance un "Occident" dont on ne sait pas très bien ce qu'il recouvre si ce n'est "tous les maux de l'univers", et la responsabilité des nôtres surtout.

Penser l'idéal sans nous préoccuper de ce qu'est la réalité qui nous entoure est dangereux, comme est dangereuse cette attitude d'un certain nombre de musulmans qui pensent qu'il suffit de "revenir à l'islam" pour que, d'un coup d'un seul, les choses soient réglées. Au vrai, le danger est double :

- D'une part, il tend à présenter les choses de façon simplificatrice et grossière... on se persuadera que le problème de la pauvreté sera résolu par l'imposition de la zakât, que l'économie sera assainie par l'interdiction de l'intérêt (ribâ) et qu'enfin la société sera unie parce que "les croyants sont frères". On se contentera alors de quelques discours d'intention et l'on s'en remettra à Dieu pour le reste... Comme si "s'en remettre à Dieu" signifiait un déficit d'intelligence et de compétence dans l'action ; comme si la Révélation coranique avait confondu l'orientation et l'état, le lieu où nous devons nous rendre et le lieu où nous sommes, le fondement actualisé du projet social et l'expression bien intentionnée de sa forme. Il n'en est rien et la "tradition de Dieu" (sunnat Allah) au travers de l'histoire de l'humanité nous montre que les choses sont plus complexes que cela et que la réussite d'un projet humain est garantie, à la lumière de la foi, à qui sait développer les caractéristiques de sa nature humaine. En d'autres termes, s'approcher des recommandations divines, c'est multiplier les qualités de son humanité, ce n'est pas s'en vider pour s'anéantir dans un fatalisme qui mêle la mystique à la passivité. Quelles que soient nos bonnes intentions.

- Le second danger est de nature sensiblement différente mais il est non moins répandu : en effet, on peut lire sous la plume d'un certain nombre de ulémas et d'intellectuels musulmans aujourd'hui des propos qui transforment la profondeur de l'enseignement islamique, dans ses orientations et ses objectifs (maqâsed), en une littérale application de règles appelées islamiques parce qu'elles se réfèrent formellement au Coran et à la Sunna. Sans prendre le temps de considérer le contexte, l'état de la société, les modalités d'application des lois et des règles, on exige une application immédiate de certaines mesures qui, le plus souvent, sont des mesures de contrainte comme si, pour être bon musulman aujourd'hui, il fallait être moins libre. Ce formalisme a des conséquences proprement dramatiques car, à vouloir plaquer un islam de façade sur les problèmes des sociétés contemporaines, on ne remonte pas à la cause des fractures et l'on s'empêche ainsi de trouver des solutions. La situation ne peut donc s'améliorer et à mesure qu'elle ira se détériorant, on interviendra, de façon toujours plus coercitive, pour "appliquer l'islam". La bonne intention, réelle ou supposée, se traduit en cauchemar au quotidien : rendre une société plus musulmane, équivaudrait à interdire davantage, à censurer en permanence, à réprimer, à emprisonner et à châtier sans relâche... Restera à se demander comment un message qui, aux sources de la permission originelle, a tant fait confiance aux hommes pour le traitement de leurs affaires, qui a tant misé sur leur responsabilité, finit par devenir l'outil d'une suspicion généralisée à laquelle seul sied un régime policier et totalitaire. Le formalisme ici tue l'essence du message qu'il dit défendre : c'est bien cette trahison que l'on retrouve dans les propos des chefs d'Etat qui, de la Libye à l'Irak ou aux pays du Golfe, nous disent vouloir appliquer la sharî'a islamique et qui se dotent, pour se faire, de l'arsenal des lois les plus répressives contre leur peuple. Généreux présidents, rois ou princes, ils confondent innocemment le projet d'une réforme sociale, qui serait la réelle application de la sharî'a aujourd'hui, avec l'application d'un code pénal dont, au pire, ils ne tireront que plus de pouvoir. "Islamisation" de vitrine qui habille les dictateurs et dont trop de peuples souffrent.

4. Qu'est-ce que la sharî'a ?

La référence à la sharî'a fait l'effet d'un épouvantail aujourd'hui en Occident. La voir appliquée, c'est commencer le décompte sordide des châtiments corporels, des mains coupées aux flagellations, en passant par les coups de fouet... c'est, de surcroît, la répression moraliste des hommes par laquelle ils imposent aux femmes le "port du tchador" en même temps qu'elles se voient considérées comme des mineures sur le plan légal. Nourrie par cette imagerie, la référence à la sharî'a apparaît comme un enfermement obscurantiste, un entêtement moyenâgeux et, sans l'ombre d'un doute, fanatique. Et rien, somme toute, des exemples de l'Arabie Saoudite, de l'Iran ou autres, ne vient mettre à mal la portée de telles conclusions. Partout où le discours convoque la notion de "sharî'a", les acteurs semblent tourner le dos à la réalité contemporaine et refuser le progrès et l'évolution en s'armant contre les périls de l'avenir.

Il ne faut pas manquer d'ajouter qu'un certain nombre de rois et de présidents ne font rien pour faciliter la compréhension de cette notion. En mal de légitimité islamique, on a vu appliquer dans le Soudan de Nemeiry et dans la Libye de Kadhâfi, sur le modèle de la législation saoudienne, une sharî'a dont les premières concrétisations étaient toutes de l'ordre de la répression et de la sphère pénale. Ainsi, il apparaissait qu'appliquer la sharî'a islamique n'était rien d'autre qu'ajouter l'interdiction à l'interdiction et réprimer de la façon la plus exemplaire les transgresseurs. Le tout portant à croire que plus l'on diminue les libertés, plus l'on augmente les peines et les châtiments, et plus l'on s'approche du "modèle islamique". Tous les discours ne changeaient rien à l'expression de cette réalité.

Il convient pourtant de prendre très au sérieux cette interpellation sur une notion centrale de la pensée islamique et qui, aujourd'hui, souffre d'un formidable malentendu, quand il ne s'agit pas d'une coupable trahison. Aborder la question de la modernité suppose que nous ayons une idée précise de ce que recouvrent les orientations des sources islamiques qui sont l'essence de ce qu'en droit musulman on appelle la sharî'a.

Nous avons mis en évidence plus haut quelles sont les deux sources fondamentales du droit islamique et quel est le rôle de l'ijtihâd dans la formulation d'une législation en prise avec son époque. Il faut rappeler ici avec insistance que la sharî'a n'est pas réductible à la seule sphère pénale et que, a fortiori, cette réduction est de nature à mentir sur son essence.

"Al-Sharî'a" est un terme arabe qui veut dire littéralement "le chemin", plus précisément, c'est le chemin qui mène à la source. Dans le domaine de la réflexion juridique, on comprend par cette notion, l'ensemble des prescriptions cultuelles et sociales (au sens large) tirées du Coran et de la Sunna. Sur le plan du culte (ibadâte), lesdites prescriptions sont le plus souvent précises et pour l'essentiel les règles de pratique sont codifiées et fixées. Le domaine des "affaires sociales" (mu'âmalâte) est plus vaste et l'on trouve dans les deux sources un certain nombre de principes et d'orientations que les légistes (fuqahas) doivent respecter quand ils formulent les lois qui sont en prise avec leur époque et leur région. C'est bien l'ijtihâd, troisième source nominale du droit, qui va faire le lien entre l'absolu des références et la relativité de l'histoire et des lieux. Nourri à la source, et par la source, le juriste doit penser son époque avec la claire conscience du cheminement qui le sépare de l'idéal des prescriptions générales et orientées. Il devra tenir compte de la situation sociale spécifique afin de penser les étapes de sa réforme. Son pragmatisme doit être permanent.

Ainsi donc seul est absolu ce qui est tiré du Coran et de la Sunna dont nous avons déjà dit que cela recouvrait l'expression d'orientations générales. Au-delà, la réflexion est soumise à la relativité de la pensée humaine et de la rationalité. On pourra en deux lieux différents, à la même époque, produire deux législations différentes sur une même question et qui, toutes deux, resteront "islamiques" ; de la même façon, on pourra, dans une même région, à deux époques successives, instaurer deux réglementations différentes par lesquelles l'évolution socio-historique aura été prise en compte et qui, également, resteront "islamiques". Le fiqh est la façon dont les juristes, à la lumière du Coran et de la Sunna, ont pensé une législation qui soit en prise avec leur époque. Leurs efforts, pour très respectables qu'ils soient, restent des tentatives humaines qui ne peuvent convenir à toutes les étapes de l'histoire. De fait, chaque époque se doit de produire sa "compréhension" et user de l'intelligence des savants qui y vivent.

Relever cette confusion entre la sharî'a et le fiqh et rappeler que si le Coran et la Sunna traduisent l'expression de finalités absolues, il ne peut s'agir de sanctifier les décisions de tel ou tel juriste du VIIIème, IXème ou Xème siècle ; relever cela, disions-nous, n'est pas encore suffisant pour répondre à ce que peut recouvrir une application de la sharî'a aujourd'hui. Nous avons dit un mot plus haut du nécessaire pragmatisme des juristes musulmans et il est nécessaire d'être particulièrement précis en la matière. Pour le musulman, prononcer l'attestation de foi (Il n'est de dieu que Dieu et Muhammad est son envoyé), prier cinq fois par jour, donner l'impôt social purificateur (zakât), jeûner pendant le mois de Ramadan et faire le pèlerinage, c'est déjà appliquer la sharî'a. Au demeurant, il serait plus exact de dire que vivre, manger, dormir et répondre à tous les besoins naturels qui sont les siens, dans le rappel de la présence du Créateur, c'est déjà appliquer la sharî'a. Il importe d'appréhender cette notion sous cet angle et ce n'est pas là jouer sur les mots ou sur leur sens. L'homme porteur de la foi s'engage dans la concrétisation de l'orientation, de la pratique et de la législation individuelle et communautaire, privée et publique, dès lors qu'il donne à ses actions le sens de la reconnaissance du Créateur : clairement, il est sur le chemin de la source.

Cette application, tant sur le plan personnel que sur le plan social, fait l'objet d'une tension entre la visée idéale et la démarche de son actualisation au quotidien. C'est le lot de chaque homme comme de l'humanité tout entière : la vie est ce cheminement vers la proximité du mieux, dans l'amour du meilleur, avec la conscience de l'insuffisance. La foi devrait être la conscience de cette humilité. Le Coran, par sa révélation effectuée sur vingt-trois années, révèle l'essence de cette tension en ce qu'il se présente comme une véritable pédagogie divine. Il a formé les hommes de la péninsule arabique au rapprochement ; il les a initiés, d'une révélation à l'autre, d'une étape à l'autre, à la meilleure des pratiques tant sur le plan individuel que sur le plan communautaire. Engagés sur la voie, ils n'ont jamais trahi le sens de la sharî'a, bien plutôt ils ont vécu son accomplissement, son parachèvement jusqu'au jour où cette plénitude fut réalisée :

"...Aujourd'hui, J'ai rendu votre Religion parfaite ; J'ai parachevé Ma grâce sur vous ; J'agrée l'islam comme étant votre religion..."
 
 
 

Coran 5/3


 
 
 

Ainsi, sur le plan individuel, chacun apprendra, au moyen de trois révélations successives (sur une période d'environ neuf ans) que la consommation d'alcool est interdite. De même, sur le plan communautaire, quatre révélations viendront progressivement confirmer et renforcer l'interdiction de l'intérêt et de l'usure (al ribâ) avant que le Prophète () ne précise la portée impérative de cette prohibition lors de son pèlerinage d'adieu. Les ulémas, spécialisés dans l'étude des sources de la législation ('ilm usûl al fiqh), ont tiré de ce procédé pédagogique une règle de première importance pour l'élaboration du projet social : elle consiste à penser et à déterminer les étapes de son actualisation générale. Il convient donc de fixer des priorités, de planifier les étapes qui permettront de créer un contexte dans lequel l'application d'une règle resterait fidèle à l'objectif coranique (qasd).

A considérer l'état de nos sociétés aujourd'hui, prétendre appliquer la sharî'a en commençant par l'instauration du code pénal, c'est faire doublement fausse route : c'est commencer par la fin en ne tenant pas compte, d'abord, d'un contexte social profondément nouveau et perturbé ; c'est, ensuite, au comble de l'injustice, transformer les victimes les plus démunies en coupables. C'est, surtout, trahir la portée du message coranique qui fait de la justice sociale la priorité de toute activité législative. Ainsi donc, dès lors que nous avons reconnu que déjà nous sommes engagés, dans la mesure de nos capacités individuelles et communautaires, dans une actualisation de la sharî'a, il est nécessaire que nous nous fixions la priorité d'une plus grande justice sociale : toute démarche, toute mesure, toute réglementation, toute loi qui ira, en respect des sources, vers plus d'équité et vers la défense des droits fondamentaux dont nous parlions plus haut est une application concrète de la sharî'a. Impossible ici de se satisfaire d'un formalisme paresseux qui, pour apaiser les consciences, n'en serait pas moins une violation de la Révélation.

L'application de la sharî'a, c'est aujourd'hui la priorité donnée à l'actualisation d'un projet social fondé sur un principe de justice et de participation communautaires. C'est s'engager sur les voies de l'alphabétisation, de la formation, de la distribution des ressources, jusqu'à un meilleur aménagement du territoire. La législation doit, tout à la fois, accompagner et encourager cette dynamique et le pouvoir doit s'en porter garant à tous les échelons de la représentation politique : très explicitement, il existe entre la dictature et l'application de la sharî'a une contradiction dans les termes. On ne saurait mieux dire... et espérer être entendu.

De fait la sharî'a s'applique dans l'immédiateté du quotidien de chaque pratiquant, de façon plus ou moins complète, mais toujours en tension et en recherche. Chacun à la mesure de ses capacités, dans l'espoir d'aller toujours plus loin dans l'approfondissement de la spiritualité et de la pratique. Sur le plan social, la prière en commun, la zakât sont déjà un engagement dans la voie et chaque pas effectué vers une meilleure reconnaissance du droit des personnes est un pas de plus vers la réalisation d'un modèle. On ne saurait donc commencer par la sanction quand tout, sur le plan social, nous pousse à la transgression, au vol, au mensonge, à la délinquance. Une telle intervention sur le champ social impose que nous considérions les choses en amont, et en profondeur. La législation devient ici le support de la réforme sociale et, dans le jeu de leur interaction, l'une s'appuie sur l'autre pour donner naissance à un vrai changement. On pourrait penser, à cette étape de la réflexion, qu'il n'y a rien là de spécifiquement islamique. Il reste, somme toute, que les orientations dont nous avons déjà parlé demeurent la référence fondamentale et que, de fait, il ne saurait y avoir de volonté de réforme sociale ou politique islamique sans la traduction concrète de ses priorités. En d'autres termes, une action sociale, pour être islamique, doit d'abord témoigner de son respect à l'éthique : elle ne se justifie jamais par son formalisme.

5. La situation de la femme

Sans doute est-ce dans ce domaine que la lutte contre le formalisme est l'une des plus urgentes. La question de la situation de la femme dans la société islamique est de première importance. Et ce, non pas parce que le sujet fait la une des médias occidentaux, mais bien, d'abord, parce que l'état des sociétés musulmanes aujourd'hui n'a pas grand chose à voir avec ce qu'un musulman peut espérer de la fidélité aux sources coranique et prophétique. Devant Dieu et en conscience, les musulmans ne peuvent se satisfaire de répéter ce que disent les textes en faisant fi des réalités sociales quotidiennes : en parlant d'un idéal tout en s'aveuglant de sa quotidienne trahison.

Le penchant que nous dénoncions plus haut et qui consiste, dès lors que l'on prétend "appliquer la sharî'a", à commencer par les sanctions, les peines et les restrictions de libertés trouve une éloquente illustration en ce qui concerne les femmes, leur statut et leur rôle social. On mettra en avant l'impératif du port du voile islamique, la limitation de la participation sociale des femmes, la réforme législative qui codifiera les domaines du statut personnel, du mariage, de l'héritage, etc. Ici encore, c'est l'apparence de "plus d'islam" qui sera preuve de la qualité islamique de la procédure. Souvent d'ailleurs, c'est en regard de la société occidentale permissive que la spécificité islamique se justifie : si tant de libertés donnent le modèle occidental, les restreindre revient à "prouver" que l'on produit bien l'idéal musulman. La logique apparente nous aveugle sur la portée du sophisme : ce n'est pas le plus ou moins de libertés, et moins encore le rapport à un Occident réel ou imaginé, qui témoigne du caractère islamique d'un projet social et politique ; bien plutôt, c'est le degré de fidélité aux principes de référence qui seul fait foi.

Il faut donc, ici aussi, analyser les choses en profondeur. Nous avons dit plus haut que l'islam offrait à la femme, en plus de l'égalité absolue devant Dieu, des droits inaliénables que toute société doit respecter. On se souviendra d'ailleurs que la Révélation coranique va produire une réforme des mentalités progressive et pousser les nouveaux musulmans à reconsidérer le statut de la femme dans la société. De la même façon, au cours de ces vingt-trois années, il fut possible aux femmes de comprendre de l'intérieur, par la maturation d'un horizon d'intimité et de spiritualité, quels étaient leurs devoirs et leurs droits tant privés que sociaux. Ce paramètre du temps, de l'évolution, de l'accomplissement est incontournable tant sur le plan personnel que sur celui de la stratégie sociale : il s'agit de mettre en place un processus à long terme qui tienne compte des réalités actuelles pour aller de l'avant dans le respect des références musulmanes.

a) Le plan individuel : l'exemple du voile

Cette réflexion paraît évidente sur le plan du cheminement personnel. Il existe encore trop de pères et de mères qui, ayant compris l'obligation islamique du port du voile, imposent à leur enfant de s'en vêtir sans qu'elle n'en comprenne le sens... il arrive même qu'elle ne pratique pas, qu'elle ne prie pas et que son cœur ne soit pas ouvert à la dimension intime de la foi. Elle respecte une obligation qu'elle ne ressent pas - voire qu'elle refuse - mais les apparences sont sauves : à qui la verra, de l'extérieur, elle apparaîtra comme une bonne musulmane. Quelques parents s'obstineront à faire commencer la formation religieuse de leur fille par ce qui devrait en être l'accomplissement (un accomplissement volontaire et désiré) : ils oublient en cela que l'imposition du voile date de la quinzième année de la révélation : quinze ans qui furent, pour les premières musulmanes, autant d'années de connaissance, d'approfondissement et, surtout, d'intense vie spirituelle. Nous retrouvons ici très exactement le problème que nous mentionnions dans les cas d'une application de la sharî'a de pure "vitrine" : offrir aux femmes l'horizon du message intérieur de l'islam en commençant par imposer le voile, c'est commettre la même réduction que celle qui consiste à appliquer immédiatement un arsenal de sanctions sur le plan social sans avoir entrepris de réformes profondes. C'est, proprement, un acte d'ignorance parfois, mais surtout de paresse intellectuelle et de démission. Répéter à l'envie que l'islam affirme qu'il n'est "pas de contrainte en religion" ne changera rien à la réalité de la pression, et de l'oppression, que subissent un certain nombre de femmes musulmanes aujourd'hui. On reprochera par ailleurs à celles qui ont manifesté un refus de se soumettre d'avoir opté pour le mauvais "choix" ; trop souvent pourtant on ne leur a pas présenté les termes d'un réel choix de conscience : pour certaines femmes, il s'agissait soit d'obéir aveuglément dans la discrimination, soit de se révolter dans la transgression. On se trompe de coupable. Le verset :

"Pas de contrainte en religion..." Coran 2/256

rayonne dans un espace éminemment exigeant et l'on aurait tort de faire l'économie des conditions de formation qu'il suppose. Car enfin offrir le choix à un être humain, c'est lui avoir donné, au préalable, la formation et la connaissance suffisantes pour se déterminer en connaissance de cause. La responsabilité des parents, des éducateurs ou des formateurs consiste à donner à leurs enfants ou à leurs élèves la connaissance et les moyens de faire leur choix en êtres responsables. L'éducation religieuse ne déroge pas à cette règle, et encore moins l'éducation des filles : elles ont le droit fondamental de savoir et c'est de là que naît la responsabilité personnelle devant Dieu et la société. Cette responsabilité, enfin, n'a de sens que si la femme dispose d'une réelle liberté de se déterminer et de choisir.

Ce que nous venons de dire pour le voile est une belle illustration d'un dysfonctionnement encore trop fréquent dans les sociétés islamiques. L'exemple du voile est très parlant, mais l'on retrouverait ce même penchant au formalisme dans un grand nombre de domaines : en faisant l'économie de réformer les choses en profondeur, on s'en tient à ce qui est, en vérité, un vernis islamique, quand il ne s'agit pas de bricolage social, où l'on mêle allègrement la restriction, l'enfermement et l'habitude culturelle : ces situations sont légion dans l'ensemble des pays arabo-musulmans, dans certaines régions asiatiques et jusque dans les quartiers d'Europe ou des États-Unis. On fera le constat d'un urgent besoin d'éducation et de formation non seulement des filles et des femmes, mais également des pères et de tous les hommes : le pire ennemi des droits de la femme n'est pas l'islam ; c'est l'ignorance, l'analphabétisme auxquels on ajoutera le rôle déterminant des préjugés traditionnels.

b) La dimension sociale

Etre persuadé, à la lumière du Coran et de la Sunna, que l'islam reconnaît et défend les droits fondamentaux de la femme ; rappeler avec conviction l'égalité devant Dieu et la complémentarité sociale inscrite - pour l'homme comme pour la femme - dans la priorité familiale ; appeler à une reconnaissance de l'identité musulmane comme source d'un projet social offrant à la femme un espace de vie qui lui rende enfin tous les droits que l'islam lui a octroyés et que les sociétés actuelles bafouent quotidiennement... c'est accepter de porter un regard très critique sur la situation contemporaine et s'engager à changer les choses de façon conséquente et sur le long terme. Cette patience dans l'action, qui est la très exacte définition du mot arabe "sabr", doit s'armer de cette conviction qu'il est plus juste de s'approcher lentement d'un modèle que d'en maquiller précipitamment la forme.

Faire référence à l'islam aujourd'hui sur le plan de l'identité sociale, c'est très clairement appeler à une libération de la femme dans et par l'islam. Certes, ce ne sera pas le modèle de libération qui a eu cours en Occident (et ce en fonction de son histoire spécifique et dans laquelle on serait bien mal inspiré de ne pas reconnaître un certain nombre d'acquis), mais il s'agit bien de sortir les sociétés musulmanes d' une situation difficile et grave.

Ce doit être d'abord de s'engager dans une vaste entreprise d'éducation et de scolarisation. De grands efforts sont fournis aujourd'hui par des associations de type caritatif, par des ONG, ou plus largement par des mouvements qui fonctionnent sur le modèle des communautés de base sud-américaines, mais cela ne saurait suffire. Il importe que cette réforme se présente comme une priorité pour les Etats et qu'elle soit portée et défendue par une vraie volonté politique. On sait qu'il n'en est rien aujourd'hui et que rien, dans ce qu'imposent le Fonds monétaire international (FMI) ou la Banque mondiale (BM), ne fait de ce travail une priorité. Le taux de scolarisation des femmes au Maghreb est aujourd'hui le plus bas au monde : c'est une situation inadmissible du point de vue de l'islam. Une musulmane, comme un musulman, a droit à l'instruction : c'est un droit inaliénable que doit respecter toute organisation sociale.

La formation religieuse des femmes sera fonction de l'instruction de base. Car si l'islam donne des droits à la femme, encore faut-il qu'elle puisse les connaître pour pouvoir les défendre. Les beaux discours théoriques des hommes n'ont jamais remédié aux fractures du quotidien des femmes. Ces dernières doivent avoir accès aux différentes formations religieuses de façon à contribuer à abstraire l'essence du message de l'islam des accidents de sa lecture campagnarde, traditionnelle ou bédouine. Ce sera un moyen de faire face aux distorsions de cette lecture pour exiger que l'on respecte les orientations de la Révélation et non pas les prétentions strictement masculines de telle ou telle coutume, ou d'une quelconque "habitude" paternelle. De plus en plus de femmes s'engagent aujourd'hui dans le sens de cette formation dans l'ensemble des pays musulmans. Nous sommes loin encore de ce qui devrait être fait mais les progrès, sans être spectaculaires, sont sensibles : ce travail en profondeur est bien, déjà, une application de la sharî'a ; elle est progressive, pensée dans le long terme et nourrie par la mémoire du chemin de la source. Avec les êtres humains, pour le respect de leurs droits, sans jamais oublier Dieu.

Les femmes faisaient du commerce, participaient aux réunions, étaient responsables du marché de Médine sous le calife Omar, s'engageaient dans la vie sociale, au VIIème siècle... et l'on supposerait qu'une "islamisation", en cette fin de XXème siècle, se traduise par un retour définitif au foyer, à l'enfermement et à l'infantilisation. Par quel travers d'esprit en est-on arrivé à dénaturer le message islamique en affirmant vouloir le défendre ? Sans doute, comme nous l'avions suggéré plus haut, parce qu'aujourd'hui on pense plus l'islam par opposition aux "dérives occidentales" qu'en fonction de son essence propre (qui a certes des règles à respecter mais qui n'a rien du repli réactif). Il faut donc revenir, sereinement dirions-nous, à l'enseignement premier de l'islam et permettre aux femmes, à tous les échelons de la vie sociale, de prendre une part active à la réalisation de la réforme que nous appelons de nos vœux. C'est ici le prolongement de la formation à laquelle elles ont droit et qui doit leur permettre de gérer leurs affaires, de travailler, de s'organiser, d'élire ou d'être élues sans que cela ne contrevienne à l'éthique islamique ni à l'ordre des priorités. Les femmes doivent pouvoir jouer un rôle social et si l'islam stipule de façon claire la priorité de la famille, cela n'a jamais voulu dire que la femme ne peut sortir de cet espace : une priorité traduit l'idée d'une hiérarchisation, non l'expression d'une exclusive. Le port du voile, en ce sens, ne signifie pas un enfermement de la femme ; s'il est porté librement, il doit exprimer la volonté de la présence morale et exigeante sur le plan de l'activité sociale. Il marque une limite à proximité de laquelle l'homme comprend que la femme - a fortiori celle qui est socialement active - est un être devant Dieu qui impose le respect de son intimité avant toute inclination à la séduction par ses apparences.

Le débat sur le rôle de la femme entraîne dans son sillage une plus large réflexion sur la modernité et ses enjeux. Est-il possible aujourd'hui de défendre l'idée d'une présence morale des hommes et des femmes sur le champ de l'activité sociale avec, de surcroît, une affirmation déterminée du rôle de la famille ? Est-il possible d'affirmer que le fait de vouloir appréhender différemment le monde contemporain, ou la vie dite moderne ne veut pas dire refuser le progrès ou le fait de la modernité ? On doit reconnaître les avancées impressionnantes des sociétés industrielles et l'on peut se réjouir des progrès réalisés aujourd'hui. On ne saurait oublier pourtant de faire le compte de la dislocation du tissu social, de la crise profonde des valeurs... du doute généralisé, au cœur du confort, quant au sens de la vie et à la réalité des repères. On ne saurait trop s'aveugler sur les conséquences de cette vie "trop moderne" qui fait de la vitesse une valeur et du sens une question accessoire. Par essence, la civilisation de l'Islam ne peut se reconnaître dans cet étrange renversement des priorités ; par essence, elle mesurera l'évolution des sociétés à l'aune de leur fidélité aux valeurs fondamentales en privilégiant la qualité de la vie (sociale, spirituelle, morale) à la quantité de la productivité et de la consommation. Des femmes aujourd'hui, de plus en plus nombreuses, désirent participer à la construction d'une société nouvelle, mais ne veulent rien renier de leur fidélité à l'islam. Elles défendent tout à la fois l'accès à la modernité et les principes de leurs pratiques religieuses et culturelles. Elles sont "modernes" sans être "occidentales". On reste souvent incrédules en Occident devant l'expression de cet étrange "mixture" : cela paraît tellement impossible. Les médias occidentaux renforcent ce réflexe dubitatif tant ils rapportent, avec force publicité, les propos des femmes d'Algérie, d'Égypte ou du Bangladesh, qui, opposées à "l'obscu-rantisme islamique", pensent "comme ici". Ainsi donc, la qualité de ces femmes intellectuelles est d'abord d'avoir un discours qui est accessible parce qu'il ressemble à la formulation employée en Europe ou aux Etats-Unis ; elles représentent les forces progressistes parce qu'elles revendiquent le même progrès, la même modernité que ceux de l'Occident. La logique ne souffre aucune discussion : l'Occident, c'est le progrès ; qui parle la "langue occidentale" est progressiste. Les conclusions sont lumineuses.

Elles sont surtout simplistes et dangereuses. Il ne s'agit pas ici d'un simple impérialisme culturel mais, plus insidieusement, d'une sorte de dictature de la pensée qui fixe et détermine le "penser juste" en se donnant les allures de l'ouverture et de la liberté. On admettra la différence de croyance et le relativisme culturel dans la mesure où l'écart confine au folklore, à l'exotisme, avec la condescendance que l'on accorde aux belles coutumes, certes, mais tellement dépassées. Il faudra faire le compte, un jour, de l'agression développée par ce genre d'attitude ; il faudra prendre la mesure de la violence réelle que subissent les cultures non-occidentales aujourd'hui.

L'islam met en péril cette hégémonie et les femmes musulmanes qui, au nom de l'islam, demandent leur juste statut, leur libération, dans les sociétés islamiques mettent le doigt, très exactement à l'endroit de la blessure. En effet, on a peine à entendre aujourd'hui une intellectuelle voilée qui affirmerait son engagement totalement autonome, ses revendications de femme en refusant de façon déterminée le modèle occidental. Cette attitude est de plus en plus fréquente dans les universités et, partout, du Maroc au Bangladesh, de la Norvège à l'Afrique du Sud, en passant par l'Angleterre, la France et même l'Arabie Saoudite, on rencontre des musulmanes qui exigent des sociétés où elles vivent une fidélité, un respect, une application réelle des principes de l'islam. Contre les coutumes locales, contre les traditions ancestrales, contre le patriarcat despotique, contre l'aliénation quotidienne, elles sont persuadées que plus d'islam, c'est plus de droits et plus de liberté. En cela, leur contribution à la compréhension profonde du message coranique et à la réforme des sociétés est déterminante et le sera encore davantage dans les prochaines décennies. A ce jour, l'Occident paraît sourd à la force de ce discours alors que tout porte à croire que c'est à sa source que seront façonnées les sociétés musulmanes de demain. Sans compter qu'il pourrait y avoir quelques avantages pour l'Occident à se voir interpeller sur le sens et la forme de la société qu'il offre aujourd'hui à ses nouvelles générations : ce regard extérieur, critique, pourrait être enrichissant en ce qu'il amènerait à relativiser la fatalité du modèle et de la pensée uniques qui entraîne le monde vers plus d'égoïsme, plus d'individualisme, plus de finance... et un grand vide de sens et d'espoir.

La présence de cet islam habite, bon gré mal gré, l'avenir du monde ; et la musulmane en est partie prenante. Il faudra faire le choix responsable du questionnement réciproque et non de celui du conflit.

6. L'appel au djihâd

Que n'a-t-on pas entendu à propos de la "guerre sainte", de la mobilisation fanatique des "fous de Dieu"... de ce "nouveau fléau de l'intégrisme rampant". Le monde de l'Islam, dernièrement habité par la gangrène du djihâd, fait peur et terrorise les intelligences.

Comment donc l'une des notions les plus fondamentales de l'islam en est-elle venue à exprimer une de ses caractéristiques les plus sombres ? Comment un concept fort de la plus intense des spiritualités est-il devenu le symbole le plus négatif de l'expression religieuse ? La lecture des événements de l'histoire récente a sa part de responsabilité certes, mais la distorsion remonte à une date avancée du Moyen-Âge. La compréhension d'un certain nombre de notions islamiques s'est bornée, très tôt, à l'exercice de la pure comparaison : il y a eu les croisades, il y a eu l'expansion musulmane ; il y a eu les saintes croisades, il y a donc eu "les guerres saintes", le fameux djihâd. Et si l'Occident a heureusement dépassé le stade primitif de la guerre religieuse, de la croisade, le spectateur est bien forcé de constater que le monde musulman est bien en retard aujourd'hui puisque partout l'on voit des groupes, des mouvements, des partis et des gouvernements en appeler au djihâd, à la lutte armée, à la violence politique. L'arsenal symbolique paraît moyenâgeux et obscurantiste, à tout le moins. L'islam évoluera-t-il ?

La question paraît légitime, son expression révèle pourtant un autre malentendu dont on peut douter qu'il ne soit pas volontairement entretenu aujourd'hui. Il faut revenir à la source de cette notion et chercher à mieux comprendre sa portée spirituelle et dynamique. Le dijhâd, c'est l'expression la plus réalisée d'une foi qui cherche à exprimer l'équilibre et l'harmonie : il nous faut dire un mot ici de sa portée individuelle, de sa dimension littéralement "inter-nationale" et, enfin, puisque c'est le sujet qui nous occupe ici, de son actualisation sociale.

a) La paix du cœur

Quel être humain pourrait affirmer, au cœur de son intimité, ne pas connaître la violence : parfois l'agressivité, parfois la haine, parfois l'excitation d'un instinct destructeur, parfois la colère. La maîtrise de soi, la sérénité, le respect de l'autre, la douceur ne sont pas naturels, mais s'acquièrent au prix d'un effort personnel permanent. Tel est le lot des hommes : ils abordent les rivages de leur humanité par un long travail sur soi, pensé et mesuré. Chacun le sait, chaque cœur le sent.

Toutes les littératures sont pleines, depuis l'aube des temps, de la traduction de cette tension qui tantôt s'apaise, tantôt agite, tantôt déchire l'intimité des hommes. De la Baghavad Gita à la Thora et aux Evangiles, de Dostoievski à Baudelaire, l'horizon humain reste le même. Le Coran confirme la plus quotidienne des expériences :

"Par une (l') âme et ce qui l'a équilibrée et lui a inspiré son libertinage ou sa piété. Il sera certes heureux celui qui la purifie, il sera certainement perdu celui qui la corrompt."
 
 
 

Coran 91/7-10


 
 
 

Les deux voies sont explicites et elles s'appréhendent de façon à la fois plus vive et plus morale avec le souvenir de la vie de l'au-delà. La vie est cette épreuve de l'équilibre pour les hommes capables du meilleur comme du pire.

Nous sommes ici à proximité de l'essence de la notion de djihâd qui ne peut se comprendre qu'en regard de la conception de l'homme qui la sous-tend. La tension est naturelle, le conflit de l'intimité est proprement humain et l'homme chemine et se réalise dans et par l'effort qu'il fournit pour donner force et présence à l'inclination de son être la moins violente, la moins colérique, la moins agressive. Il lutte, au quotidien, contre les forces les plus négatives de son être : il sait que son humanité sera au prix de leur maîtrise. Cet effort intime, cette lutte entre les "postulations" de l'intériorité est la traduction - littérale et figurée - la mieux appropriée du mot "djihâd".

Il ne s'agit pas ici de réduire le djihâd à la dimension personnelle (djihâd a'-nafs), mais très clairement de revenir à l'expression de sa réalité la plus immédiate : le djihâd est à l'humanité de l'homme ce que l'instinct est au comportement de l'animal. Etre pour l'homme, c'est être responsable et cette responsabilité est liée au choix qui devrait toujours chercher à exprimer la bonté et le respect de soi et d'autrui. Choisir c'est, dans la réalité des conflits intérieurs, se déterminer pour la paix du cœur.

On connaît le propos du Prophète () dans un hadith dont la chaîne de transmission est reconnue comme faible (da'îf) mais dont on peut tirer un enseignement tant son sens et sa portée sont confirmés par d'autres traditions. Au retour d'une expédition qui avait opposé les musulmans à leurs ennemis, le Prophète aurait caractérisé la guerre comme étant un "petit djihâd" en comparaison du "grand djihâd" qu'est l'effort de purification intérieure, de spiritualisation de l'être devant le Créateur. Plus que la comparaison, ce qu'il faut retenir ici, c'est l'association de la foi à l'expérience de l'effort pour atteindre l'harmonie et la sérénité. La vie est cette épreuve et la force spirituelle est signifiée par le choix du bien, de la bonne action pour soi et pour autrui :

"C'est Lui (Dieu) qui a créé la mort et la vie pour vous éprouver et connaître celui d'entre vous qui agit le mieux..."
 
 
 

Coran 67/2


 
 
 

Réformer l'espace de son intériorité, apaiser son cœur au chevet de la reconnaissance du Créateur et dans la densité d'une action humaine et généreuse, aimer dans la transparence et vivre dans la lumière, tel est le sens de la spiritualité islamique. Elle rejoint l'horizon de toutes les spiritualités qui exigent de l'homme de se doter d'une force d'être plutôt que de subir l'acharnement despotique d'une vie réduite aux seuls instincts. Cette tension vers la maîtrise de soi se traduit en arabe par le mot djihâd... comprendre cette dimension est l'étape obligée d'une discussion plus large sur le sens du conflit armé qu'elle peut recouvrir. Ce qu'il faut retenir, au premier chef, sur le plan individuel comme sur le plan inter-national, c'est que Dieu a voulu la tension et qu'il a fait de sa gestion l'une des conditions d'accès à la foi et à l'humanité.

"Le Prophète () demanda un jour : "Qui est donc le plus fort parmi vous ?" - Les compagnons répondirent : "Celui qui terrasse son ennemi." et le Prophète de répondre : "Non, le plus fort est celui qui maîtrise sa colère.""

b) La réalité des conflits

Nous avons rappelé plus haut que la Révélation présente la diversité comme un choix du Créateur :

"...Si Dieu l'avait voulu, Il aurait fait de vous une seule communauté mais il en est ainsi afin de vous éprouver en ce qu'Il vous a donné. Rivalisez donc de bonté..."
 
 
 

Coran 5/48


 
 
 

Ainsi, en même temps qu'elle est le fait d'un choix, la diversité s'avère être une épreuve pour les hommes : la gestion des différences est présentée comme un défi qu'ils doivent relever de la même façon d'ailleurs que chacun doit relever le défi de ses tensions intérieures. La grandeur des hommes sera fonction de leur choix et le Coran oriente ce dernier par l'aspiration à une rivalité dans le bien (on trouve dans un autre verset l'idée que la finalité de la diversité des nations et des tribus trouve son sens dans le fait de chercher à s'entre-connaître). La diversité, la pluralité peuvent être le moyen d'une élévation de l'homme - elles devraient l'être - mais il serait naïf de ne pas tenir compte de la réalité des conflits. Ils existent, et la Révélation nous informe qu'ils sont nécessaires à la préservation de l'harmonie et de la justice parmi les hommes :

"...Si Dieu ne repoussait pas certains hommes par d'autres, la terre serait corrompue. Mais Dieu est celui qui dispense la grâce aux mondes."
 
 
 

Coran 2/251


 
 
 

Ainsi la diversité et les conflits qui en résultent sont inhérents à la création : l'homme relève le défi de son humanité, non pas dans le refus de la pluralité et des divergences mais bien dans leur gestion. C'est sa conscience, nourrie par les principes de justice et d'éthique, qui doit le guider pour défendre les droits de chaque communauté comme de chaque individu. C'est bien ce qu'ajoute ce verset au sens du précédent :

"...Si Dieu ne repoussait point certains hommes par d'autres, les ermitages seraient démolis ainsi que les synagogues, les oratoires et les mosquées où le nom de Dieu est fréquemment invoqué..."
 
 
 

Coran 22/40


 
 
 

On notera avec intérêt que les ermitages, les synagogues et les oratoires sont mentionnés avant les mosquées et qu'il s'agit très clairement de l'expression de leur inviolabilité en même temps que du respect dû aux adeptes des différentes religions. La formulation est on ne peut plus explicite :

"Si ton Seigneur l'avait voulu, tous ceux qui sont sur terre croiraient. Est-ce à toi de contraindre les gens jusqu'à ce qu'ils soient croyants ?"
 
 
 

Coran 10/99


 
 
 

La différence des croyances, comme celle des couleurs et des langues, sont des faits avec lesquels il nous faut vivre. Nous l'avons exprimé plus haut, il convient de le rappeler ici avec force, le principe premier de la coexistence dans la diversité est celui du respect et de la justice. Encore une fois le Coran est clair :

"Ô vous les porteurs de la foi ! Tenez-vous fermes comme témoins, devant Dieu, en pratiquant la justice. Que la haine envers un peuple ne vous incite pas à commettre des injustices. Soyez justes ! La justice est proche de la piété. Craignez Dieu ; Dieu est bien informé de ce que vous faites."
 
 
 

Coran 5/8


 
 
 

Face aux inévitables conflits d'intérêt et aux volontés de puissance, le vrai témoignage de la foi est dans le respect du droit de chacun. Si ce dernier est bafoué et si l'injustice se répand, alors il devient de la responsabilité des hommes de s'opposer à cet état de fait. C'est très exactement dans ces conditions qu'a été révélé le premier verset appelant au devoir du djihâd, à la résistance armée :

"Autorisation est donnée aux victimes d'agressions (de se défendre), car elles ont été injustement traitées et Dieu est capable vraiment de les secourir.

(L'autorisation est donnée à) ceux qui ont été expulsés injustement de leurs foyers pour avoir seulement dit : "Notre Seigneur est Dieu."..."
 
 
 

Coran 22/39-40


 
 
 

Après treize ans de vie à la Mecque et presque autant d'années de persécution violente, après avoir dû s'exiler à Médine, le verset permet aux musulmans de se défendre au nom du respect de leur foi et de la justice. Abou Bakr comprit d'emblée la portée du message et il affirmera qu'avec la révélation de ce verset "nous comprîmes qu'il allait s'agir de lutte armée". On trouve ici une expression explicite de ce que recouvre le djihâd sur le plan inter-communautaire ou inter-national. Comme nous l'avons relevé sur le plan intime, où il s'agissait de lutter contre les forces d'agressivité et de violence inhérentes aux êtres humains, il convient ici, de la même façon, de s'opposer à tout agresseur, à toute volonté de pouvoir et d'exploitation qui se manifestent naturellement dans toutes les communautés humaines et qui font fi des droits fondamentaux.

Tout, dans le message de l'islam, appelle à la paix et à la coexistence entre les hommes et les nations. En toutes circonstances, il faudra préférer le dialogue au silence et la paix à la guerre. A l'exception d'une seule situation qui fait de la lutte un devoir et de l'opposition un témoignage de fidélité au sens de la foi : le djihâd est l'expression du refus de toute injustice et la nécessaire affirmation de l'équilibre et de l'harmonie dans l'équité. On souhaiterait que ce fût une lutte non-violente, éloignée de l'horreur des armes ; on aimerait que les hommes aient cette maturité d'âme qui permette une gestion moins sanglante des affaires du monde ; mais l'histoire nous prouve que l'être humain est par nature belliqueux et que la guerre n'est rien d'autre qu'une des façons qu'il a de s'exprimer. La résistance à l'expression trop violente de ce penchant, le nécessaire équilibre des forces paraissent être les conditions d'un ordre à visage humain : c'est le seul cas où la violence se voit légitimée... très exactement dans les situations où la violence subie, où la répression imposée, où le déni de droit sont tels que ce serait perdre sa dignité humaine que de s'y soumettre :

"Dieu vous commande la justice..." Coran 16/90

Le verset exprime clairement le sens de l'action des hommes : lutter pour le bien et refuser l'injustice de toute la force de son être. Porter la foi, c'est porter le témoignage de cette dignité dans la résistance : elle est à la communauté ce que la maîtrise de la colère est à l'intimité de chacun.

On peut constater aujourd'hui une effervescence dans le monde musulman et beaucoup condamnent la violence qui accompagne le réveil d'un "islam fanatique, radical et intégriste". On doit comprendre cette inquiétude et il faut dénoncer la violence politique qui s'exprime par des assassinats de touristes, de prêtres, de femmes et d'enfants, par des bombes aveugles et des carnages sanglants. Ces actions ne sont pas défendables et ne respectent en rien le message coranique. Encore faut-il condamner la violence qui s'exprime en amont, et qui est le fait des pouvoirs dictatoriaux qui très souvent sont soutenus par les grandes puissances. Chaque jour qui passe, des peuples entiers subissent la répression, l'abus de pouvoir, et les viols des droits les plus inhumains. Jusqu'à quand faudra-t-il qu'ils se taisent et qu'ils se voient jugés "dangereux" par l'Occident s'ils osent exprimer leur refus ? Il ne s'agit pas ici de justifier la violence mais bien de comprendre dans quelles circonstances elle prend corps : les déséquilibres Nord-Sud, les exploitations des hommes et des matières premières produisent, conjugués avec les démissions des peuples du Nord, une violence bien plus dévastatrice que celle, si spectaculaire, des groupes armés. Pourrions-nous appeler les hommes, en cette fin de XXème siècle, à se mobiliser pour plus de justice tant sociale que politique et économique parce qu'il nous paraît que c'est là la seule façon de rendre aux hommes les droits qui feront taire les armes ? Cet effort serait la traduction littérale du mot djihâd... il est témoignage d'un cœur qu'illumine la foi et d'une conscience que façonne la responsabilité.

c) Pour un djihâd social

Cette brève clarification sur l'une des notions centrales de la religion musulmane nous permet d'apporter un éclairage nouveau sur la question de l'action sociale. Tous les musulmans savent, et répètent, que la pratique de l'islam ne s'arrête pas à l'exercice de la prière, de l'impôt social purificateur, du jeûne et du pèlerinage. Chaque acte de la vie quotidienne réalisé avec le souvenir de la Présence divine est, en soi, un acte de reconnaissance et d'adoration ('ibâdat). On connaît par ailleurs le lien étroit qui est établi dans le Coran entre le fait de croire et celui d'agir par la répétition insistante de la formule "Ceux qui croient et qui font le bien". Ainsi donc, porter la foi, c'est croire et agir et l'action ici est de nature multiple : ce sera autant l'honnêteté que l'on s'impose, que la bonté et la générosité envers ses proches, que l'engagement déterminé dans les réformes sociales, ou encore que la mobilisation contre les injustices. Tous ces efforts déployés dans l'action participent bien du djihâd au sens où ils s'orientent vers un ordre plus juste et plus respectueux des principes révélés. Le verset précise :

"Les croyants sont ceux qui croient en Dieu et en son Prophète - puis qui n'en doutent plus - et qui luttent dans le chemin de Dieu avec leurs biens et leurs personnes. Voilà ceux qui sont véridiques."
 
 
 

Coran 49/15


 
 
 

On peut lire la formulation au sens strict et affirmer qu'il s'agit ici de la lutte armée dont nous parlions plus haut et qui s'impose dès lors qu'il existe une agression. Cette lecture trouve des justifications dans le contexte de la révélation du verset, mais il serait réducteur de n'en tirer que ce seul enseignement. Dans un sens plus large, que confirme l'ensemble du message coranique et des traditions, "lutter dans le chemin de Dieu" veut dire mobiliser toutes les forces humaines, diriger tous ses efforts, donner de ses biens et de sa personne pour venir à bout de toutes ces adversités que sont l'injustice, la pauvreté, l'analphabétisme, la délinquance et l'exclusion.

Le Coran offre cette latitude dans l'interprétation du mot djihâd et cela dès sa première révélation :

"Ne suis pas ceux qui ne croient pas et lutte contre eux, avec force, au moyen du Coran."
 
 
 

Coran 25/52


 
 
 

Il est fait mention ici d'une lutte (djâhed et djihâdan) qui serait de nature savante, scientifique, et qui s'appuierait sur le dialogue, la discussion, le débat. Le Coran, en son contenu et en sa forme, apparaissant comme une arme entre les mains des musulmans. Sur un autre plan, c'est le Prophète () qui présente une interprétation extensive du terme quand i