N° 13 , Décembre 1999, quatre numéros par an. Adresse : 104, rue des Eaux-Vives 1207 Genève
Le sens de la soumission :
Islam, ce mot arabe signifie " soumission à Dieu ". Le muslim, " musulman ", est celui qui choisit volontairement de se soumettre à son Créateur.
L'essence de la foi islamique repose sur une conviction majeure : Allâh seul est Dieu. Il est le Créateur unique qui n'a pas d'associés, et dont tous les êtres dépendent. Il est à noter que les grands Prophètes des traditions sémitiques tels que Moïse, Jésus et Muhammad, ont tous nommé Dieu par le nom propre Allâh. On retrouve en effet la racine El dans le nom Elohim de l'Ancien Testament et dans l'interpellation Eli (qui signifie : " Mon Dieu ! ") du Nouveau Testament (Matthieu 27,46).
Par nature, l'homme éprouve irrésistiblement le besoin de se tourner vers un être supérieur, de l'adorer et de se soumettre entièrement à lui. L'islam invite les humains à suivre se penchant naturel, en écartant toutes les formes d'idolâtries pour ne reconnaître que Dieu.
Qu'elles soient de pierres, ou qu'elles prennent la couleur de leurs passions, les idoles entraînent les mortels à se rebeller et à rejeter la loi divine. Ils substituent ainsi leur volonté à celle du Législateur suprême. Ils finissent par vouer un véritable culte à leurs libertés individuelles.
L'islam souligne au contraire que la vraie grandeur de l'homme consiste dans sa soumission librement consentie.
Le musulman sait que Dieu est son Maître légitime. Chaque partie de son être exprime son entière servitude. Il est le 'abd, mot arabe qui signifie " l'esclave, le serviteur, l'adorateur ".
Il exprime cet état de soumission avec son corps, lorsque prosterné, le front à terre, il se tient humblement devant Dieu. Le visage, c'est-à-dire la plus noble partie de son organisme, touche la terre en signe du plus complet abandon à Dieu. Et chaque membre, des pieds à la tête, dans les gestes de la prière, suit cette inclination.
Le croyant exprime cet état également avec son cur. Un sage musulman disait ainsi : " Lorsque je pose mon front à terre pendant la prière, je ne le relève jamais sans m'être assuré que mon cur s'est prosterné aussi ". La prière ne saurait se limiter à une suite de gestes et de paroles récitées négligemment. C'est effectivement l'âme, plus que le corps, qui goûte la joie de l'adoration et de la soumission. Et c'est là, lorsqu'il est prosterné, lorsque son front touche la poussière, que l'homme est le plus près de Dieu.
Dieu dit : "Et Je n'ai créé les djinns et les humains que pour qu'ils M'adorent." (Coran, 51, 56). Il a voulu que cette soumission englobe toutes les composantes de l'être humain : son corps, son cur, et aussi son intelligence. Il nous faut comprendre qu'il existe une réalité qui dépasse infiniment notre propre logique, et que se soumettre à Dieu, c'est aussi admettre que nous ne pouvons pas tout connaître, que la raison elle-même est limitée, tout comme le sont nos sens.
Nous ne voyons pas avec nos yeux ce qui est infiniment grand ou infiniment petit. De même qu'en deçà et au delà d'une certaine distance, les objets échappent à notre champ visuel. Nous ne pouvons pas observer ce qu'il y a derrière un mur, ou à l'intérieur d'une montagne. Si tel est le cas pour notre vue, pourquoi devrions-nous penser que notre raison a un pouvoir illimité ? Dieu seul possède la sagesse infinie et l'absolue connaissance. L'homme ne peut en saisir qu'une infime parcelle.
Le Coran donne pour modèle et illustration exemplaire du sens de la soumission, l'histoire du Prophète Abraham et de son fils. Dieu lui demanda d'en faire le sacrifice :
"Lorsque l'enfant fut en âge d'accompagner son père, celui-ci lui dit :" Cher enfant, je me suis vu en songe, offrant un sacrifice : c'était toi-même que j'immolais ! Vois un peu ce que tu en penses ! " " Père, lui dit-il, exécute ce qui t'est ordonné : tu me trouveras, si Dieu le veut, constant dans l'épreuve ! "Le père et l'enfant s'étaient soumis à la volonté de Dieu. Déjà le premier tenait son fils front contre terre, prêt à l'immoler. Quand soudain, Nous l'appelâmes : "Ô Abraham, cela suffit, tu as cru en ta vision." Ainsi, Nous récompensons ceux qui sont bienfaisants. Ce fut une bien rude épreuve." (Coran,37 , 102-106)
Sans la dimension de la foi, le geste d'Abraham nous apparaîtrait comme une pure folie. Mais Dieu nous fait comprendre que le plus haut degré de la sagesse consiste dans cette soumission de notre raison et de tout notre être au Créateur suprême.
L'homme révolté ne peut supporter de voir un enfant torturé par la maladie, un innocent dans les affres de la mort. Il accuse le destin ou affirme qu'un Dieu bon ne peut pas être, puisque la vie nous réserve de telles horreurs.
Le musulman, lui, n'aura de cesse de mettre tout en uvre pour secourir ou alléger la douleur de son prochain, mais il sait qu'en dernier recours, le sens absolu de cette souffrance lui échappe. Il sait qu'il est éprouvé , que Dieu observe son cur et sa raison qui doivent rejeter toute forme de rébellion. Etre adulte, c'est admettre une fois pour toute que l'on ne sait pas, et que Dieu sait. C'est s'en remettre à Lui, sans porter un jugement contre la destinée. Le révolté, lui, est resté un adolescent qui met toute chose, Dieu y compris, à portée de ses accusations.
L'islam, contrairement à une idée reçue, récuse le fatalisme et la résignation passive, mais il nous fait prendre conscience cependant du caractère restreint de notre perception du monde. Il n'appartient pas à l'homme de juger son Créateur. C'est inverser les rôles.
Si quelque jour nous étions conduits dans un couloir obscur, et que nous nous trouvions face à une porte en regardant par le trou de la serrure, nous sommes les témoins d'un spectacle atroce : nous observons dans un faisceau de lumière deux mains gantées et ensanglantées, munies d'armes tranchantes, en train d'éventrer une malheureuse victime. Nous crions d'épouvante. Mais voici que la porte s'ouvre. Nous sommes dans une salle d'opération où un chirurgien lutte depuis des heures pour sauver son malade. En fait, toutes les révoltes prométhéennes des hommes contre le destin n'ont pas plus de valeur que ce cri. Nous ne percevons le monde que selon un point de vue limité. Comprendre cet aspect des choses, c'est le début de la sagesse.
Etre musulman, c'est vivre dans cette perspective où l'on se sait corps et âme dépendant de Dieu. Face aux épreuves de la vie, ce lien de soumission, d'amour, de reconnaissance, d'adoration, de confiance absolue, est le seul remède qui puisse apaiser l'âme humaine.
Lorsque Dieu ordonna aux anges de saluer dignement par une prosternation la création d'Adam, tous le firent. Il y avait parmi eux cependant un intrus, appartenant à la catégorie des djinns. Il refusa ce qu'il considéra comme indigne de sa personne et se révolta contre l'ordre divin, en affirmant : "Je suis meilleur que lui (Adam) : tu m'as créé à partir du feu, alors que tu l'as créé à partir de la terre." (1) Chassé de la présence divine et maudit à jamais, le démon se déclara hostile à l'homme, et promit qu'il mettrait tout en uvre pour l'égarer, et faire en sorte qu'il désobéisse aux injonctions divines et se rebelle à son tour.
De là vient que nous sommes ici-bas en lutte constante contre les forces du mal.
Dieu nous met en garde de façon extrêmement claire, afin que nous prenions conscience de l'enjeu de notre condition humaine : "Le diable est pour vous un ennemi, considérez-le donc comme un ennemi". (2)
Convaincus de la vérité de ce combat, nous devons comprendre quelles sont les armes de notre adversaire. Le démon dispose de deux atouts par lesquels il parvient à perdre une partie de l'humanité.
Le premier relève de l'ordre de la connaissance : il cherche ainsi à déformer le message des Prophètes, en poussant l'être humain à se représenter Dieu sous des formes imagées et anthropomorphiques. Ou bien il l'incite à ajouter des éléments nouveaux dans son culte et son adoration. Ces innovations sont destinées à l'égarer à long terme, alors qu'il pense bien faire. Ou bien il lui fait douter de sa foi en le poussant à s'interroger au delà de ce qui lui est donné de comprendre. Le Prophète Muhammad déclarait en ce sens : " Les hommes ne cessent de s'interroger jusqu'à ce qu'il soit dit : " Voici Dieu qui a créé la création. Qui donc a créé Dieu ? " Celui donc à qui vient cette pensée, qu'il dise : " Je crois en Dieu et ses messagers "." (3) Une version du hadith précise que c'est le diable en personne qui suggère à l'homme ce genre de pensées malsaines. Il pourra aller même &endash; et sur ce point Baudelaire ne s'était pas trompé - jusqu'à faire douter l'homme de son existence , au point qu'il finira par considérer que le diable n'est qu'une légende.
Bref, à ce niveau, Iblîs(Satan) et ses légions cherchent à semer le trouble et le doute autour de nos connaissances.
Son second atout relève de l'ordre de nos passions et de nos désirs. Le démon sait pertinemment que "l'homme a été créé faible" (4). Il lui est difficile de résister aux tentations du monde. Or c'est précisément le rôle de Satan de faire reluire à ses yeux les séductions qui le conduisent à commettre péché sur péché. Le Coran relate ainsi la scène où Dieu en colère chasse Satan :
"Et lorsque Nous avons dit aux anges : " Prosternez-vous devant Adam ", ils se prosternèrent, sauf Iblis (Satan), qui déclara : " Me prosternerai-je devant celui que tu as créé de limon ?"
Il dit encore : "Vois-Tu, cet être que Tu as honoré au-dessus de moi, si Tu me donnais un répit jusqu'au Jour de la Résurrection, je me ferai fort de dévoyer, un petit nombre excepté, la totalité de sa descendance".
Dieu dit : "Va-t'en ! Quiconque d'entre eux te suivra votre sanction sera l'Enfer, une ample rétribution. Emploie-toi à enjôler par ta voix ceux que tu pourras d'entre eux ! Lâche contre eux ta cavalerie et ton infanterie ! Fais-toi leur intime associé dans leurs biens et leurs enfants ! Séduis-les par tes promesses". Mais les promesses du diable ne sont que tromperie.
"Quant à mes serviteurs, tu n'as aucun pouvoir sur eux ". Ton Seigneur suffit pour les protéger." (5)
Satan trouve ainsi en l'homme un allié de taille : l'amour instinctif que nourrissent les enfants d'Adam pour la jouissance et la possession. Poussé à l'excès, le goût des honneurs, de l'or et du plaisir représente un danger réel qui menace chacun d'entre nous. Et c'est parce que trop souvent les êtres humains se laissent dominer par leurs passions qu'ils vivent dans la détresse et la misère morale. L'homme libre est celui qui parvient au contraire à s'affranchir de l'emprise de ses instincts, en se soumettant à la loi divine, qui, précisons-le, ne lui interdit pas la jouissance légitime, mais lui montre les limites à ne pas franchir. Cette maîtrise est ce qui distingue fondamentalement le genre humain du genre animal.
En clair, Satan agit contre nous à deux niveaux : celui de la connaissance et celui des passions. Il cherche ainsi à rendre impur le cur de l'homme, soit par des représentations qui ne correspondent pas à la réalité, soit par des tentations qui contredisent l'ordre divin. Le Coran nous recommande de purifier ce cur, afin d'être dignes de rencontrer notre Seigneur. Sans cet exercice spirituel, notre vie intérieure est entachée de vices et ne peut s'imprégner de la lumière à laquelle elle aspire. L'homme n'emportera dans la tombe ni argent, ni famille. Les seules choses qui le suivront jusqu'à Dieu, ce sont ses actions et ce cur, miroir de sa vie. Il viendra ainsi un jour où chacun d'entre nous aura à faire le bilan de son existence. "Le jour où ni les biens, ni les enfants ne seront d'aucune utilité, sinon celui qui viendra à Dieu avec un cur sain." (6)
Lorsqu'il définit le "cur sain", le grand savant musulman Ibn Al-Qayyim affirme en substance qu'il s'agit du cur qui ne comprend aucune notion contraire à la Vérité révélée , et qui n'obéit à aucun désir contraire aux commandements divins. En d'autres termes, sa connaissance et sa volonté sont conformes au contenu de la Révélation.
A titre d'exemples, le cur est "malade" lorsqu'il aime une créature plus qu'il n'aime le Créateur. L'idole qui vient prendre la place de Dieu dans ce cur se mettra d'une façon ou d'une autre à le torturer. Ceux qui aiment l'or finissent par souffrir de cette passion. Il en va de même de tout objet convoité et adoré. Plus on boit de cette eau mauvaise, plus on a soif.
De la même manière, le cur qui rejette un commandement divin pour ne suivre que son désir, est un cur " malade ". Chaque fois qu'il désobéit à la loi divine et commet un péché, chaque fois qu'il omet de remplir ses obligations, il est ainsi progressivement contaminé.
Nous devons donc lutter à deux niveaux pour surmonter cet état : par la connaissance en écartant les erreurs et les conceptions fausses qui obscurcissent notre horizon intellectuel ; et par la volonté, en nous armant patiemment contre toutes les formes de tentations. Bien sûr, l'homme étant faillible et faible, il lui est toujours possible de revenir à Dieu, de surmonter son ignorance et de se repentir.
Cette lutte contre notre ego, qui est la part la plus essentiel du jihâd (7), peut seule nous permettre d'atteindre la santé essentielle que réclament nos âmes. Elle raffermit jour après jour notre lien à Dieu ; lien de soumission, d'amour, de reconnaissance, d'adoration, de confiance
Et c'est dans ce lien seul que se situe le remède suprême :
"N'est-ce point dans le rappel de Dieu que se tranquillisent les curs ? " (8)
Hani Ramadan
Sainte laïcité :
J'emprunte cette expression à François Burgat, fin observateur de l'évolution de l'Islam et dont la contribution au débat sur cette question brûlante mérite une attention particulière. Quand les " spécialistes " du sujet restent à l'ombre de leur cabinet, lui a le mérite d'aller chercher l'information là où elle se trouve. Quand les sociologues de salon pérorent, confortablement installés dans leurs fauteuils, sur les sociétés musulmanes et sur le phénomène islamiste, lui va surprendre les acteurs sur leurs " chantiers ".
Rarissimes sont les Européens qui échappent aux préjugés de leur temps concernant le fait islamiste. Les journalistes français, à quelques petites exceptions près, portent encore le handicap et ruminent l'amertume nationale encore vivace de l'émancipation de l'Algérie. Même les scientifiques français, auxquels Burgat s'en prend d'ailleurs avec verve, restent claquemurés dans le sanctuaire de " Sainte Laïcité " qui leur voile l'horizon et qui les empêche d'être objectifs.
Burgat aura donc eu l'autre mérite de s'attaquer à l'idolâtrie ambiante et de casser du laïque avec entrain en iconoclaste méthodique. Eclaireur rusé aussi, il pousse l'art de la détection jusqu'à cacher soigneusement ses atouts : arabisant correct ayant accès direct aux textes, parlant parfaitement l'arabe, il vous cache sa connaissance de votre langue pour mieux vous " coincer " en vous laissant batailler avec votre élocution d'un français rocailleux et laborieux. Ainsi, au détour d'une phrase, il pourra détecter vos insuffisances culturelles ou vos difficultés d'expression si par hasard vous perdiez le secours de votre verbiage quotidien et qu'un lapsus trahisse vos intentions politiques.
Que peut bien nous dire de l'islam et du problème de la laïcité cet écrivain et chercheur si atypique ?
Marquant la différence de lecture que musulmans et Français font de la laïcité et se posant la question, il écrit ceci :
" Du Caire à Alger, en passant par Amman ou Sanâa, on peut depuis quelques années se faire traiter par ses ennemis politiques de laïque. Comment l'une des valeurs les plus chères à la culture française a-t-elle pris chez tant de nos plus proches voisins une connotation quasi infamante ? Par quelle alchimie historique notre 'bien' est-il devenu leur 'mal' ? Que veut donc dire 'laïcité' dans la bouche des imprécateurs qui réclament aujourd'hui sa disparition ? " (9)
Le soucis de F. Burgat est dès le début de s'interroger sur le point de vue de l'autre, prenant la louable précaution méthodologique de ne pas tomber dans l'impressionnisme fugitif et l'aberration doctrinale de ceux qui, au détriment de l'objectivité, regardent la réalité par le petit bout de la lorgnette :
" Pour comprendre, ajoute l'écrivain, pourquoi une valeur aussi centrale chez nous a pu, ailleurs, prendre un sens si négatif, il faut remonter à la logique de son irruption chez ceux qui la rejettent aujourd'hui avec tant de passion ". (10)
J'ajouterai qu'une grille de lecture qui ne prend pas en compte l'évolution diachronique des conceptions et des dispositions d'une société ne peut situer le présent des autres que par rapport à son propre passé. L'exacte portée de l'histoire échappe à l'observateur au regard superficiel, surtout s'il est mu par des propensions maladives. Le résultat est alors l'affrontement aveugle et le refus de voir.
" Lorsque, au Nord, on dit laïcité, poursuit l'auteur, c'est la capacité de la société révolutionnaire française de mettre un terme à la tutelle des hommes d'Eglise que l'on célèbre, l'émergence du politique enfin libéré de 'l'arbitraire de la loi religieuse' et la garantie de droits et de libertés nouvelles pour les individus comme pour les minorités. Pour d'autres, toutefois, le même vocable a un goût très différent, aux relents prononcés de retraite " (11)
Autrement dit, l'acquis historique positif en France, la laïcité en l'occurrence, est pour les musulmans, l'arme avec laquelle cette même France est venue en Afrique du nord dévaster et détruire leur liberté. Cette même laïcité dont s'est servi l'occupant français jadis est de nouveau brandie par les laïques algériens comme un instrument de libération, argument idéologique et arme de guerre fourbis et refourbis pour lutter contre l'islam et contre ceux qui s'en réclament comme source de vérité. Les islamistes, conscients que le loup est toujours dans la bergerie, combattent le loup et sa progéniture en luttant contre ce concept devenu idéologie allant à contresens de l'histoire. Ce faisant, ils ne font que mettre un nom sur l'oppression que les musulmans ont subie pendant cent trente ans en Algérie et pendant plus de trois décennies depuis l'indépendance.
" Pour les islamistes qui la combattent, écrit l'auteur, la laïcité n'a jamais été vécue en effet comme la garantie de droits ou de libertés nouvelles. Parce que son arrivée a coïncidé bien sûr avec le triomphe des armées de l'Occident. Mais tout autant parce que dans leur logique, parfois réductrice mais pas nécessairement infondée, elle a tout au plus servi à garantir les droits des étrangers qui l'ont importée, ou ceux des minorités non musulmanes, chrétiennes ou juives, sur lesquelles ces étrangers se sont souvent appuyés pour établir leur domination ". (12)
En clair, la laïcité importée en Algérie dans les bagages d'une armée d'envahisseurs fait partie de l'arsenal colonial avec lequel les armées ont violé un territoire et préparé le terrain pour l'expropriation des terres et la violation de la culture et du sacré musulmans. La Loi musulmane qui a régulé la vie, d'une façon effective ou symbolique selon les régimes et les époques, est détrônée au bénéfice des lois laïques faites pour encadrer juridiquement le fait accompli colonial. Intrusions brutales d'un corps étranger, les lois et idéologies laïques, aujourd'hui ressenties comme une agression et dénoncées en toute conscience par les islamistes, ont été vécues à l'époque coloniale comme une épreuve douloureuse dans laquelle la chair vive des musulmans était déchirée.
Extrait de Islamiser la modernité, par Abdessalam Yassine, Al Ofok impressions, 1998.
Spiritualité et éducation :
Vivre sa relation avec Dieu au creuset du souffle du rappel et de la proximité est la finalité de toute vie humaine selon les enseignements de l'islam. Telle est la spiritualité-lumière à laquelle les normes morales servent de jalons et de repères. Toutes les religions et toutes les spiritualités du monde ont le souci de protéger cette énergie intime qui permet l'équilibre, l'harmonie, la distance " humanisante " bref, l'humanité des hommes et leur dignité. Il n'est pas, jusqu'aux agnostiques qui ne parlent de leur souci de vivre et de donner sens à une spiritualité, un souffle de vie, la conscience d'un sens à préserver. Tous, nous en parlons ; et tous, nous nous rendons compte de la difficulté quasi insurmontable de vivre une spiritualité cohérente au cur des modes de vie qui nous submergent. Comment donc vivre sa spiritualité ? Comment la protéger ? Comment la transmettre ? Quand elle est si difficile à vivre pour soi, comment en transmettre le goût et la force à autrui, à sa fille, à son fils ? Quand on est désireux de vivre avec eux en conscience, comment les éduquer à la lumière du souffle, du sens comment accompagner leur cur, comment nourrir leur conscience.
Vivre et protéger sa spiritualité dans une société sur-modernisée est difficile, un véritable défi que nous devons ensemble relever. La spiritualité, le sens, les valeurs sont autant de domaines qui doivent nous préoccuper si l'on ne veut pas que demain, à force d'avoir négligé ou évité des débats de fond, nous soyons dans l'obligation de reconnaître que nous avons laissé le champ libre à toutes les dérives sectaires et porteuses d'exclusion. De vraies questions se posent qui doivent réinvestir le domaine de la réflexion des être humains des sociétés industrialisées et riches. Se préoccuper de spiritualité et de cur, c'est se poser la question de la place de ma foi dans ma vie quotidienne, du rôle de ma conscience dans mes choix et mes négligences, de la valeur et du sens des choses au-delà de leur quantification financière. Comment être avec Dieu aujourd'hui ? Comment vivre avec les hommes ? Questionnements troublants un tremblement de terre, parfois, pour qui accompagne ses enfants sur la route et se met soudain à réfléchir.
Tous les systèmes éducatifs du monde moderne sont chaque jour questionnés et ils font partout l'objet de sévères critiques comme s'ils étaient responsables, à eux seuls, de toutes les défaillances sociales. Les enseignants, par la même occasion, deviennent les boucs émissaires de toutes les frustrations : l'école n'est plus ce qu'elle était et " rien ne va plus ". Les musulmans, comme les autres citoyens, se sont intéressés à cette question : le système scolaire dans son ensemble, les programmes d'enseignement, la vie de l'école sont des questions de société et doivent impliquer les partenaires sociaux.
Que ce soit dans les familles musulmanes ou dans les autres, les anciens cloisonnements (la famille qui éduque et l'école qui instruit) ont fait long feu : les espaces de complémentarité idéale ont désormais laissé la place à une sorte de nébuleuse au sein de laquelle on peine à définir les vocations respectives, et les débats finissent souvent par le rejet de la responsabilité sur l'autre : les parents ont démissionné, disent les uns ; les enseignants sont laxistes, rétorquent les autres Alors qu'au travers des tribunaux respectifs passent des générations d'enfants à qui l'on offre que très peu d'espoir quand on ne leur transmet pas une curieuse et très précoce lassitude.
L'éducation est l'un des plus vastes chantiers de l'époque moderne. En débattre nécessite que l'ensemble des acteurs de nos sociétés européennes, de toutes les confessions, de toutes les spiritualités, de toutes convictions humanistes, travaillent de concert pour déterminer la vocation de l'école, sa place dans notre société, et ce à la lumière de notre projet commun.
Une communauté, une nation d'êtres responsables s'évalue à l'investissement que celle-ci consent à la formation et à l'éducation des adultes de demain. Il ne peut s'agir de transmettre de pures connaissances et des savoir-faire qui rendent presque totale la maîtrise de l'environnement et permettent aux individus d'obtenir une reconnaissance sociale avec un bon salaire à l'appui. Que veut-on au juste ? Il serait temps qu'ensemble nous nous posions la question. Que voulons-nous ? Former des êtres dignes et responsables ? Vivre ensemble dans le respect d'autrui et de la pluralité ? Défendre le droit et la justice ? Notre projet éducatif global mène-t-il à ces objectifs ? Le moins que nous puissions dire, c'est que la pression qui pèse sur l'école pour que soient " produits ", issus de la sélection et de la compétition à outrance, les universitaires et les cadres les plus performants est loin de ces attentes idéalistes.
Les élèves, les collégiens et les universitaires devinent, plus ou moins, où l'on veut les mener, mais ils ne savent plus vraiment qui ils sont sur le chemin de leur formation. La mémoire souvent écourtée quant à leur histoire et les horizons particulièrement brouillés de leur identité culturelle viennent marier un analphabétisme religieux très majoritairement répandu. Tous ces éléments sont des facteurs multiplicateurs de craintes et de peur : comment reconnaître sereinement et respectueusement l'autre si je ne sais qui je suis ? La société pluriculturelle nécessite une éducation exigeante et adaptée sous peine de produire les pires dérives racistes et xénophobes. L'école, aujourd'hui bien d'avantage encore qu'hier, doit dire et former l'être, questionner le sens, débattre des valeurs et ne pas s'enfermer dans une simple et unique gestion sélective des capacités et des performances. Cette question concerne tous les citoyens responsables de quelque confession qu'ils soient.
Extrait de Etre Musulman Européen, par Tariq Ramadan, Editions Tawhid, 1999.
TUNISIE &endash; Les islamistes éradiqués :
Depuis l'arrivée de Ben Ali au pouvoir en 1987, l'argumentation anti-intégriste est récurrente. Et cela en dépit d'une situation qui, en douze ans, a changé radicalement. Les islamistes tunisiens ont été écrasés. Des milliers d'entre eux croupissent en prison, quand ils n'ont pas été tués sous la torture. D'autres, pourchassés par les autorités, ont préféré s'exiler. Mais là encore, les sbires du régime les suivent à la trace, publient des insanités sur leur compte, exhibent de fausses cassettes pornographiques. Un ancien patron du parti islamiste, Salah Karker, est même assigné à résidence depuis 1993 dans le sud de la France sans que personne ne s'en émeuve. ( )
La réalité, la voici : la France tolère à deux heures d'avion une bien douce dictature, dont le président a été élu en 1989 et 1994 par plus de 99% des suffrages. Et où les opposants laïques, même s'ils ont soutenu le pouvoir dans sa lutte contre les intégristes, sont désormais en butte aux harcèlements policiers, humiliés par une loi électorale inique, affaiblis par leurs querelles intestines.
Même ensoleillé, le régime tunisien n'a rien à envier, sur le plan du culte de la personnalité, à ceux de l'Irakien Saddam Hussein ou du Serbe Slobodan Milosevic : libertés émasculées, dérives mafieuses de l'entourage du chef de l'Etat, érosion du débat politique, décrépitude de la société civile. La Tunisie est devenue un pays totalitaire ; la moindre critique est devenue une affaire d'Etat ; le citoyen vit dans la peur de l'arbitraire policier et de la privation de passeport ; quelques pseudo-partis d'opposition jouent les utilités ; enfin, le culte du général Ben Ali atteint des niveaux surréalistes. " La situation dans ce pays est inédite ", a pu estimer un ancien ambassadeur français en poste à Tunis.
Les journalistes, quant à eux, ont été totalement mis au pas. Soporifique, émasculée, la presse n'est là que pour encenser le président et son gouvernement. A croire que la Tunisie est un pays de cocagne qui ne connaît ni grève ni agitation universitaire. Où le débat politique n'intéresse personne. Et où les prisons sont des sinécures.
La presse étrangère n'apporte guère la contradiction. Pour être diffusée, elle doit vendre son âme. Plus aucun journal d'audience internationale n'a de correspondant permanent en Tunisie. Ce serait le condamner à des harcèlements incessants, une situation qu'endure toujours en 1999 le correspondant du quotidien La Croix, Taoufik Ben Brick. " En Algérie, les journalistes sont assassinés, a-t-il écrit, mais en Tunisie, le journalisme se meurt. "
Extrait de Notre Ami Ben Ali, par Nicolas Beau et Jean-Pierre Turquoi, Editions La Découverte, Paris 1999.
Dispositions concernant le jeûne :
Tout musulman des deux sexes ayant atteint la puberté et jouissant de ses facultés mentales et d'une santé normale.
Chaque musulman qui en a les moyens est tenu de payer la zakat al-fitr. Cette taxe concerne la fête religieuse annuelle - 'Id al-fitr - qui célèbre la fin du mois de jeûne. Une somme, suffisant à nourrir un adulte pendant toute une journée, est donnée à un pauvre. D'après Ibn 'Omar en effet, "le Prophète fixa le montant de l'aumône de la rupture du jeûne à une mesure d'orge ou à une mesure de dattes". Tout musulman en mesure de payer zakat al-fitr doit le faire. Il est de tradition d'accomplir cette aumône avant la prière du matin d'Id al-fitr. D'après Ibn 'Omar encore, "le Prophète ordonna de payer l'aumône de la rupture du jeûne avant que les fidèles se rendissent à la prière". (Al-Bukhârî). Ibn 'Abbâs a dit : "Le Messager de Dieu (que Dieu lui accorde bénédiction et paix) a déclaré obligatoire l'aumône de la rupture du jeûne. Il l'a instituée en tant que purification pour le jeûneur des propos futiles et indécents et en tant que nourriture pour les pauvres. Pour celui qui s'en acquitte avant la prière de la fête de la rupture, elle est une aumône purificatrice agréée par Dieu, mais pour celui qui s'en acquitte après la prière de la fête de la rupture, elle n'est qu'une simple aumône parmi d'autres."
Il est possible de donner directement cette aumône à un nécessiteux de notre entourage, ou d'en verser le montant, fixé à 10 Fr suisses par personne (y compris les enfants), aux institutions islamiques qui se chargent de la redistribution. (Centre Islamique, Union de Banques Suisses N° 33493800Q, avec communication : zakat al-fitr).
De la satisfaction à apporter aux besoins des Musulmans :
Faites le bien, peut-être réussirez-vous (22, 77)
Assurément, Dieu est parfaitement informé du bien que vous faites. (2, 215)
Abû Huraya rapporte que le Prophète () a dit : "Quiconque soulage un croyant d'un des tourments de ce bas monde, Dieu le soulagera d'un des tourments du jour de la Résurrection. Celui qui apporte son aide à quelqu'un en difficulté, Dieu lui apportera Son aide en cette vie et dans l'autre. Quiconque cèle la faute d'un musulman, Dieu cèlera les siennes en cette vie et dans l'autre. Dieu vient en aide à un serviteur tant que celui-ci vient en aide à son frère. Dieu facilitera l'accès du Paradis à quiconque emprunte une voie en vue d'acquérir la Science. Chaque fois que des gens se rassemblent dans l'une des demeures de Dieu pour y réciter le Livre de Dieu et l'étudier ensemble, la Grande Paix les envahit, la Miséricorde Divine les protège, les anges les entourent et Dieu les mentionne à ceux qui sont auprès de Lui. Celui dont l'entrée au Paradis sera différée à cause de ses uvres n'y accédera pas plus rapidement du fait de son lignage."
Muslim
Extrait des Jardins de la piété, par An-Nawawî, éd. Alif, Paris, 1991.
Notes